Maryse ouvre péniblement les yeux. De la main droite, elle cherche son réveil à piles qui sonne, qui la somme de s’extraire de sa nuit, de sa couette, de son lit. Ce matin, Maryse est presque reconnaissante envers son bourreau sonore quotidien. Sortir de cette nuit, oui, tout de suite ! Elle a été longue, hachée, et le sommeil avait des visages de monstres. Ça lui apprendra : regarder des films d’horreur, elle sait que cela ne lui réussit pas, même si l’état d’abrutissement dans lequel ces films la plongent ont une touche anesthésiante « et cela n’est ma foi pas désagréable », se dit-elle en enfilant sa robe de chambre verte en feutre usé.
« Aujourd’hui est un autre jour et on ne va pas se laisser abattre, ma vieille ! » Maryse marmonne souvent ce types de paroles, elle s’« auto-coache » comme elle le dit parfois à Bertrand, l’épicier du quartier dans lequel elle vit depuis plus de vingt ans.
Ce matin, elle va commencer par étendre sa lessive. Elle n’a pas eu le courage hier soir. Tandis que l’eau bout pour son thé, Maryse sort le linge du tambour de la machine, le dépose dans le panier prévu à cet effet et ouvre la porte-fenêtre qui donne sur son balcon orienté sud-ouest, sans vis-à-vis et avec vue sur la cime des arbres du parc.
Elle aime ce balcon, il est très pratique, spacieux, presqu’une terrasse. Au printemps, elle y fait pousser des herbes aromatiques. L’été, parfois, elle y part pour un après-midi en vacances sur son transat. Le balcon devient alors l’ailleurs. Mais aujourd’hui, vingt-cinq octobre, le balcon est, comme la plupart du temps, juste bien pratique pour étendre du linge.
Quand elle pose le pied dehors, Maryse s’étonne de ne rien distinguer. C’est l’heure où le jour se lève pourtant. Plus étrange encore, le silence.
Du coton. C’est à cela qu’elle pense en faisant un pas à l’aveuglette vers l’étente à linge et en trébuchant contre ce qui lui semble être l’arrosoir. Elle pose le panier de linge et se penche à la balustrade. Les lumières de la ville sont comme éteintes. Au loin, peut-être, une lueur qui clignote. Aussi, peut-être l’écho d’une sirène d’ambulance. L’air est épais. Comme si l’on pouvait l’attraper, le prendre dans ses mains et former des nuages avec !
« Ça ne m’arrange pas ce temps, le linge ne va pas sécher et puis c’est bizarre ce silence. Ce n’est pas désagréable mais c’est bizarre. » Elle se penche un peu plus. Les fenêtres de ses voisins ne sont pas toutes éclairées. « Ouhou, il y a quelqu’un ? ». Elle a presque crié. Jamais Maryse n’a parlé de la sorte au-delà de son balcon. Elle n’aurait jamais osé, on ne fait pas de raffut inutilement. Elle part du principe qu’il ne faut pas déranger. Mais bon là, de toute façon, elle est incognito, la brume la cache. L’air est vraiment dense et ses paroles restent y accrochées.
Elle rentre dans son appartement. Le linge attendra. Elle boira également son thé plus tard. Ça l’intrigue, tout ça. Elle a besoin de sortir pour vérifier. « Mais vérifier quoi d’abord ? Que la ville a disparu ? » Maryse enfile à la hâte sa vieille jupe bleue, ainsi que son pull à fleurs. Elle est soudainement nerveuse. Elle doit enlever son pull qu’elle a passé au-dessus de la robe de chambre, et puis zut, son duffle-coat par-dessus fera l’affaire. Les chaussures sont vite enfilées aussi.
Dans le couloir, l’ascenseur pour une fois ne fait pas des siennes et, en un rien de temps, elle passe du huitième étage au rez-de-chaussée. Dans la rue, personne ! C’est mardi pourtant, et le mardi matin, la rue est agitée à cette heure-là ! Il y a un truc qui cloche. Elle n’a jamais compris cette expression mais la trouve tout à fait à propos. Elle voudrait marcher plus vite, mais ses pas la portent prudemment. Il y a vraiment peu de visibilité. Ce ne sera pas un long trajet et puis, elle le connaît par cœur. « Heureusement, car c’est une sacrée purée de poix à se coltiner », se lance-t-elle tout en essayant de savoir si l’air a une odeur différente de d’habitude. Elle se retrouve rapidement devant l’épicerie de Bertrand. Quand Maryse a un problème, une course urgente à faire ou un doute, c’est toujours chez Bertrand qu’elle va. Ils se connaissent bien maintenant.
La porte de l’épicerie est fermée. Bertrand n’a évoqué ni congés, ni quoi que ce soit. Maryse hésite. Elle fait deux tours sur elle-même. À chaque fois qu’elle est hésitante, elle tourne. Cela n’aide pas toujours, mais ça a le mérite d’offrir une parenthèse. Elle a souvent du mal à prendre des décisions. Cela fait longtemps qu’elle ne s’encombre plus de la réaction des gens, de leurs regards ou hochements de tête quand elle tourne sur elle-même dans un espace public. Cette fois, elle a peut-être fait plus que deux tours car elle est prise d’un vertige et elle vacille. Elle cherche à s’adosser à la porte de l’épicerie quand celle-ci s’ouvre. Maryse manque de chuter mais une main la rattrape au vol.
« Attention ! Ça va ? Je ne vous avais pas vue ! »
« Merci. On ne voit vraiment rien ce matin ! C’est toi, Bertrand ? »
« Maryse ! Mais qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’as pas entendu les infos ? Le confinement est demandé jusqu’à nouvel ordre ! Je m’apprête à rentrer chez moi, je suis fermé aujourd’hui. »
Non, Maryse n’a pas entendu les nouvelles. « Mais c’est quoi ce brouillard ? » demande-t-elle à Bertrand. « C’est si épais, tu sens comme l’air est épais ? On sait ce que c’est ? »
« Non, on ne sait pas mais ils demandent de rester chez soi, le temps d’analyser et de faire un point sur la situation. Vaut mieux pas qu’on s’attarde, d’ailleurs. On peut se téléphoner plus tard si tu veux. Je te fais une bise, fais attention en rentrant »
Il claque un chaleureux baiser sur la joue de Maryse.
« D’accord, d’accord, bises, et bonjour à Claudine. »
Bertrand ferme à clef la porte de son magasin et glisse vers le coin de la rue. Maryse plonge les mains dans les poches de son duffle-coat. « Les autorités recommandent de rester chez soi. On en a pourtant déjà eu, du brouillard, on n’en est pas mort. » Mais quand-même, ce n’est pas très rassurant. Dans le film qu’elle a vu hier, le psychopathe fracassait le crâne de ses victimes par temps de brouillard. Brrrr… ça lui fait froid dans le dos, d’un coup, l’image de son crâne fracassé. Elle va plutôt rentrer et écouter les nouvelles. S’habiller un peu plus convenablement aussi.
Elle n’habite vraiment pas loin de l’épicerie. L’ascenseur l’attend. Un instant plus tard, elle se retrouve dans le salon de son appartement. Elle allume la lumière. La porte-fenêtre était restée ouverte et la brume semble s’être immiscée jusque sur son canapé. Cela ne lui plaît pas beaucoup. Elle maugrée en mettant en marche le poste de radio. « Que le temps fasse ce qu’il veut dehors, mais pas dans mon salon ! »
« Des brumes persistantes et inhabituelles se sont abattues sur la ville. Des analyses de l’air sont actuellement effectuées. La population est invitée à rester chez elle dans l’attente de plus amples informations. »
Elle éteint la radio. C’est exactement ce que Bertrand lui a dit et ça reviendra en boucle tous les quarts d’heure. On verra plus tard. De toute façon, brouillard ou pas, il va falloir passer la journée, se dit-elle. Depuis la disparition de René et son départ à la retraite, Maryse attend que ça passe en rêvant vaguement à un déclic quelconque, comme l’envie de s’inscrire à un stage de sculpture, un voyage, un déménagement, elle ne sait pas bien mais pour le moment elle s’accommode comme elle peut des jours qui filent. Elle s’occupe. Et aujourd’hui, c’est ménage et il ne se fera pas tout seul. « Allez ma grande, au boulot ».
Au moment où elle se penche à droite de son évier pour attraper la caisse de produits ménagers et son balai, on sonne à la porte. « J’arrive, j’arrive », crie-t-elle en traversant la cuisine et le salon, balai à la main.
Derrière la porte, un petit homme trapu et moustachu sous une cape de pluie bleu électrique…
-Je suis Jean Nataud. J’ai travaillé avec René chez Brisard. Nous nous sommes connus bien avant sa disparition. Il me parlait beaucoup de vous, il ne parlait que de vous, en fait. Un vingt-cinq octobre, je m’en souviens bien, il m’a demandé s’il pouvait me faire confiance pour me demander une faveur. »
Maryse sent ses jambes fondre sous elle. Elle tient fermement son balai.
« Il voulait que je garde ce paquet avant de vous le remettre. Je me considérais comme un bon ami. J’ai accepté. Voilà. »
Il lui tend un petit paquet enveloppé de papier kraft et d’une ficelle jaunissante.
Jean Nataud ressemble à un petit nuage timide.
Maryse, interloquée, attrape le paquet. Un « merci » incrédule et embué se forme sur ses lèvres.
Ils restent là, plantés l’un devant l’autre, de chaque côté de la porte.
Le paquet n’est pas volumineux mais un peu lourd pour le bras gauche de Maryse qui finit par poser son balai.
Le petit nuage en cape de pluie rompt le silence.
« Vous avez vu ce brouillard ?
Maryse ne sait ni quoi dire à cet homme, ni quoi faire. Alors elle tourne deux fois sur elle-même. Tant pis pour ce que pensera son interlocuteur, si elle est plus sereine après.
Jean Nataud ne commente pas le mouvement circulaire qui s’opère devant lui et Maryse trouve enfin ses mots.
« Vous avez dit que vous vous appeliez Jean ? Je suis navrée, cela ne réveille aucun souvenir. J’ai dû mettre beaucoup de couvercles en cinq ans vous savez…
-Ne vous en faites pas, lui répond Jean Nataud. Ce n’est pas important, que mon nom ne vous évoque rien.
Il tire de sa poche un morceau de papier plié en trois.
« Je vais vous laisser. Voici mon numéro de téléphone, si vous avez besoin. René ne mentait pas quand il évoquait le soleil en vous. »
Puis il tourne les talons et se dirige presqu’en courant vers l’ascenseur. Maryse n’a pas le temps de lui proposer un thé. Elle referme la porte, ramasse son balai et dépose le paquet ainsi que le numéro de Jean Nataud sur le canapé. Elle s’assied. Et René, René, son amoureux, remonte à la surface de son cœur. Les couvercles sautent un à un. Ces heures à l’attendre, ce jour-là, l’inquiétude, la colère. Il n’avait pas laissé de mot. L’attente, le silence. Elle n’a pas compris. La police n’a jamais pu clore l’enquête. Jamais on n’a su ce qu’il était advenu de cet homme doux, aimable et travailleur qui pleurait parfois au creux de son épaule.
Il avait fallu vivre avec. Vivre sans. Vivre.
Maryse a froid, elle ferme la porte-fenêtre et cherche un couteau pour trancher les liens du paquet qu’elle ouvre fébrilement. Elle a le trac. Elle appréhende. Il y a deux livres à l’intérieur. Elle reconnaît immédiatement l’un des deux au dessin si particulier sur la couverture. Mais c’est l’écriture sur l’enveloppe qui happe son regard. Toute la délicatesse de René dans un trait d’encre. La respiration courte et les mains tremblantes, Maryse décachète le courrier.
Un rayon de soleil se pose sur sa jupe et sur ses joues. Un rayon de soleil ?
Elle se lève, lettre à la main.
À travers la porte-fenêtre, la cime des arbres du parc, l’arrosoir renversé, le panier de linge. Au-delà de la fenêtre mal isolée de l’appartement du huitième étage, la rumeur de la ville…
Debout, orientée sud-ouest, Maryse boit les mots de René. « Ma chère, chère Maryse… »
Deux heures plus tard, après avoir appelé Bertrand et Jean Nataud, Maryse se dirige vers la gare, traînant sa valise à roulettes. Elle n’a pas tourné deux fois sur elle-même avant de partir. L’air est frais, fluide, et pour elle, le soleil a repris sa place pour de bon.