Lecture de Reconsidering Asexuality and Its Radical Potential, par CJ DeLuzio Chasin
Dans cet artiste, Chasin revient sur la dĂ©finition quâon donne Ă lâasexualitĂ© et la remet en cause.
Il existe plusieurs mĂ©canismes pervers qui partent tous de la dĂ©finition acadĂ©mique de lâasexualité : une personne qui ne ressent jamais, au cours de sa vie, dâattirance ou de dĂ©sir sexuel. Cette dĂ©finition est excluante et câest ce qui pose problĂšme.
Dâabord, dâaprĂšs cette dĂ©finition il nây a que deux catĂ©gories de personnes qui ne ressentent pas dâattirance : les asexuel.le.s qui le vivent trĂšs bien, et les non-asexuel.le.s qui ont un problĂšme Ă rĂ©soudre et le vivent mal. Sauf quâil existe des asexuel.le.s qui vivent mal leur situation et des non-asexuel.le.s parfaitement content de ne plus ressentir dâattirance. En dĂ©veloppant ces quatre profils, Chasin insiste sur le fait que si une personne est malheureuse de ne pas sentir dâattirance, cela Ă moins Ă voir avec son orientation sexuelle et plus avec la sociĂ©tĂ© dans laquelle elle Ă©volue, qui est inhospitaliĂšre aux asexuel.le.s en dĂ©finissant un niveau normal et sain dâattirance et de dĂ©sir sexuel auquel il faut correspondre. Or, forcer qui que ce soit Ă ressentir de lâattirance Ă un niveau considĂ©rĂ© comme naturel par la sociĂ©tĂ© nâa jamais fonctionnĂ©, ni rendu personne heureux. La communautĂ© psychologique reconnait aujourdâhui que quelquâun dâasexuel ne doit pas recevoir de thĂ©rapie corrective, mais voir son identitĂ© ĂȘtre acceptĂ©e et respectĂ©e. Il est question de changer le monde, pas la personne. Mais comment changer le monde si on considĂšre encore quâil est possible Ă certaines personnes sans dĂ©sir dâĂȘtre « guĂ©rie » ? Et en effet, pendant lâĂ©mergence de lâasexualitĂ© comme une sexualitĂ© Ă part entiĂšre, le dĂ©bat sâest concentrĂ© sur le danger que cela reprĂ©sentait pour les personnes qui ne ressentait pas ou plus dâattirance ou de dĂ©sir sexuel Ă cause dâun trouble psychologique, comme par exemple la dĂ©pression. On imagine que la reconnaissance de lâasexualitĂ© pourrait empĂȘcher le traitement de ces personnes qui pourraient « guĂ©rir » de leur condition.
Mais ce nâest pas parce que quelquâun.e nâest pas satisfait de la façon dont iel ressent de lâattirance quâiel est malade. Ce ne serait pas la premiĂšre fois quâune personne serait malheureuse en ne rĂ©pondant pas aux attentes de la sociĂ©tĂ©, ni quâon considĂ©rerait comme pathologique une expĂ©rience qui sâoppose au modĂšle dĂ©fini par les dominants. Il faut prendre en compte lâidĂ©e que la psychiatrie a mĂ©dicalisĂ© et rendu pathologique des expĂ©riences, notamment de femmes, qui ne correspondaient pas aux normes dĂ©finies par les hommes.
LâasexualitĂ© remet en cause lâattirance sexuelle et le niveau auquel elle est supposĂ©e ĂȘtre ressentie par tous. Elle permet ainsi de remettre en question les attentes et les pressions qui forcent les gens, et en particulier les femmes, Ă souhaiter ressentir du dĂ©sir sexuel. Sâil est acceptable pour une personne asexuelle de ne pas vouloir de sexe, ce doit ĂȘtre le cas pour tout le monde. On crĂ©erait ici un monde oĂč ĂȘtre sexuel nâest plus un critĂšre de normalitĂ© et oĂč les relations non-sexuelles sont reconnues et perçues avec une plus grande valeur.
« Quand personne nâaura lâimpression de devoir vouloir plus de sexe, je suspecte que moins de gens â peu importe leur niveau de dĂ©sirâ serait prĂȘt Ă augmenter leur niveau de dĂ©sir sexuel. »
Chasin introduit le concept de normativitĂ© sexuelle (sexualnormativity) qui, comme toute autre notion de normativitĂ©, revient Ă dire : si une personne peut ĂȘtre rendue sexuelle, alors iel devrait lâĂȘtre ; mais si ce nâest pas possible, alors il faut lâaccepter comme asexuel.le. Autrement dit : ĂȘtre sexuel.le est mieux que dâĂȘtre asexuel.le. Chasin pointe du doigt le fait quâaccorder des droits Ă des personnes non hĂ©tĂ©rosexuelles uniquement car elles nâont pas le choix de leur non-hĂ©tĂ©rosexualitĂ© revient Ă accepter le fait que lâhĂ©tĂ©rosexualitĂ© est supĂ©rieure. Les gens devraient obtenir des droits civils parce quâils sont des personnes, non parce quâils ne peuvent pas ĂȘtre rendu « plus lĂ©gitime ». Câest lâidĂ©e de : « fais tout pour ĂȘtre hĂ©tĂ©ro, si tu en es incapable, alors on peut te tolĂ©rer, mais seulement parce que tu as dâabord essayĂ© dâĂȘtre normal ».
Le second problĂšme de la dĂ©finition excluante de lâasexualitĂ©, comme dâune absence dâattirance totale sur toute une vie, est quâelle crĂ©er une image de la « vraie » asexualitĂ©, ce qui limite les expĂ©riences qui permettent de sâidentifier comme asexuel.le. Ainsi, le ou la vrai.e asexuel.le est quelquâun.e qui nâa jamais de toute sa vie ressenti dâattirance sexuelle, qui nâa jamais Ă©tĂ© abusĂ©.e, qui est bien intĂ©grĂ©.e Ă la sociĂ©tĂ©. Iel est hĂ©tĂ©ro ou aromantique, a une identitĂ© de genre typique, est heureux.se, neurotypique, nâa pas de fĂ©tiche, est assez ĂągĂ©.e pour avoir essayĂ© dâĂȘtre sexuel.le sans succĂšs, est souvent blanc.he.s ... Bref, câest quelquâun.e que la communautĂ© asexuelle perçoit comme des plus efficaces pour faire reconnaitre lâasexualitĂ© comme une identitĂ© valide et rĂ©elle.
Cette notion dâun.e asexuel.le acceptable aux yeux des non-asexuel.le.s pousse, pour ĂȘtre acceptĂ©e, la communautĂ© asexuelle Ă rejeter celleux qui nâentrent pas dans cette dĂ©finition et ainsi Ă valider un systĂšme de normativitĂ© sexuelle. Or, exclure certain.e.s asexuel.le.s sous prĂ©texte que leur expĂ©rience ne correspond pas Ă lâidĂ©e normative quâon se fait de lâasexualitĂ© devrait ĂȘtre intolĂ©rable.
La communautĂ© semble prise entre deux feux, entre prouver son existence et accepter les siens. Sans cesse confrontĂ©e Ă lâargument que sâidentifier trop tĂŽt Ă lâasexualitĂ© priverait de dĂ©couvrir les aspects les plus Ă©panouissants de la sexualitĂ© â sans jamais considĂ©rer les aspects Ă©panouissants de lâasexualitĂ©. On considĂšre toujours lâasexualitĂ© comme moindre, au lieu de la voir comme diffĂ©rente, mal comprise et sous-estimĂ©e.
Chasin souligne quâavant que lâasexualitĂ© ne cherche Ă ĂȘtre connue et reconnue, personne ne la disait potentiellement dangereuse pour les non-asexuel.le.s et quâil nây avait pas non plus de besoin au sein de la communautĂ© Ă rĂ©pondre Ă lâidĂ©al prĂ©cis. RĂ©pondre Ă cet idĂ©al est nĂ©cessaire pour ĂȘtre Ă©coutĂ©. Pourquoi ? Car un.e asexuel.le qui sort de la dĂ©finition a trop de potentiel subversif : un monde oĂč ĂȘtre sexuel.le nâest plus la norme, un monde oĂč aucun niveau dâattirance nâest plus normal quâun autre. Autrement dit, la remise en cause dâun systĂšme conservateur de normativitĂ© sexuelle.
Adopter ce point de vue conservateur est perçu comme nĂ©cessaire. Pour se faire comprendre, pour se faire Ă©couter, il faut instrumentaliser ce conservatisme, tout en en ayant conscience. Chasin se demande sâil ne faudrait pas plutĂŽt le rejeter complĂštement. En tant que communautĂ©, il est nĂ©cessaire de nous demander quelles hypothĂšses oppressives nous sommes prĂȘt.e.s Ă accepter pour poursuivre nos objectifs, et nous demander si nous ne faisons pas des compromis qui sont au final contreproductifs et inacceptables.
Il est aujourdâhui acceptable pour les asexuel.le.s de ne pas rĂ©pondre Ă la norme du dĂ©sir et de lâattirance sexuelle, mais ce devrait ĂȘtre le cas de tout le monde. Nous ne pouvons pas accomplir de changements sociĂ©taux si nous refusons de remettre en cause les hypothĂšses hiĂ©rarchiques sur lesquelles se basent des institutions oppressives. Il est important de considĂ©rer le potentiel radical de lâasexualitĂ© et dâimaginer un monde dĂ©barrasser de normativitĂ© sexuelle. Pour cela, il est nĂ©cessaire de repenser la dĂ©finition acadĂ©mique de lâasexualitĂ©.
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Personnellement, je nâavais jamais mis des mots sur la pression social attachĂ©e au sexe, Ă lâattirance et au dĂ©sir, mĂȘme si je lâavais souvent ressenti au quotidien. Je nâavais pas placĂ© le concept de normativitĂ© sur cette expĂ©rience. DĂ©jĂ car jâai moins rĂ©flĂ©chi Ă lâimplication sociĂ©tale de mon asexualitĂ©, en comparaison Ă celle de mon aromantisme. Ensuite, car je nâavais pas pris en compte les diffĂ©rents niveaux de dĂ©sirs sexuels des non-asexuel.le.s. Encore une fois, rĂ©flĂ©chir Ă lâasexualitĂ©, comme Ă lâaromantisme, permet de mettre le doigt sur des problĂšmes qui heurtent tout le monde.
RĂ©flĂ©chir Ă lâimpact de la normativitĂ© sexuelle nâest pas important que pour les personnes asexuelles, et, comme le souligne Chasin, les dĂ©bats fĂ©ministes gagneraient Ă©normĂ©ment Ă la prendre en compte. Certaines lectures fĂ©minismes sur les relations de couple me paraissent, en tant quâaroace, manquer de ces concepts qui permettraient dâapprofondir le dĂ©bat.
Enfin, jâai beaucoup, au dĂ©but, associĂ© mon asexualitĂ©, et mon aromantisme, Ă une sensation de manque. Dans ma tĂȘte, il sâagissait dâexpĂ©riences que je nâaurais jamais, de sentiments et de sensations perdus Ă jamais. MĂȘme si jâai depuis cessĂ© de les voir de cette façon, je nâavais pas non plus rĂ©flĂ©chi Ă toutes ces expĂ©riences que jâai et que des personnes allosexuelles et alloromantiques nâauront jamais.
Je nâavais pas besoin dâĂȘtre convaincue que les dĂ©bats cherchant Ă exclure certaines personnes qui sâidentifiaient comme aro ou ace faisaient beaucoup plus de mal que de bien Ă la communautĂ©. DĂ©jĂ car jâai moi-mĂȘme souffert de ne pas oser me reconnaitre dans ces identitĂ©s, en ayant peur de devoir un jour en changer et donner lâimpression quâelles nâĂ©taient pas valides. Ensuite, car pour ĂȘtre arrivĂ©e dans la communautĂ© au milieu de ces dĂ©bats, je nâen vois pas lâintĂ©rĂȘt. Il nâest pas question pour la communautĂ© valider ou non une personne, câest Ă elle seule de choisir les mots qui la dĂ©crivent. Ces dĂ©bats nous font du mal et valident des discours qui nous oppressent. Il ne sâagit pas dâĂȘtre reconnue comme une minoritĂ© existante, mais de faire changer une mentalitĂ© oppressive.