Peeping Space — Le marcheur se fait voyeur. (2016)
Peeping Space, « le premier trio show à Paris » de Bérénice Lefebvre, Gwendoline Perrigueux, et Etaïnn Zwer à la Galerie Eric Mouchet. Trois femmes, trois personnalités, trois dimensions — « le vertige, le désir, et la fiction » : deux artistes, une auteure, réunies dans un même espace où se logent illusions et fantasmes, où le marcheur se fait voyeur.
Peeping Space est le fruit d’une collaboration. Bérénice traverse et capture l’espace public. Architecture(s), lumière(s) et urbanité(s) deviennent à la fois matrice et matière pour un ailleurs, autrement. Gwendoline extrait du domestique le sexy des formes et des couleurs, les détourne, les adapte, révèle leur puissance et se joue de leur(s) pouvoir(s). Par le procédé d’une maïeutique silencieuse, Etaïnn vous observe, vous écoute, lit dans vos pensées et les couche sur papier de manière à vous les rendre publique. Ensemble, elles sculptent un univers de pensées dans lequel le spectateur est acteur qu’il soit mobile ou statique.
Peeping Space est une pensée en marche. Bérénice, Gwendoline, et Etaïnn présentent un véritable corpus de pièces inédites pour cette exposition qui marque une évolution dans leur travail. Les œuvres exposées ont toutes été produites au cours de ces derniers mois, et découlent les unes des autres. Bérénice a l’habitude d’expérimenter des moyens de reproductions photomécaniques et photosensibles autour de l’image et du support imprimé, ce qui lui permet de relier ses pratiques de l’impression, de la sculpture et de l’installation. Gwendoline compose ses sculptures d’objets de matériaux pauvres — bonnets de bain en latex orange et jaune fluo, frites de piscine jaune ou rose, paillettes et cotillons, guirlandes lumineuses — assemblés à du béton, de la résine, du plastique comme pour ancrer l’éphémère dans le réel. Etaïnn sculpte ses textes en éléments graphiques et sonores, dont les mots qui les habitent en donnent la tonalité. Les différents projets et expositions auxquelles elles ont participé cette année ont été de véritables moteurs de réflexion. Bérénice voit son geste se libérer et retrouve un aspect organique dans son travail par l’usage du monotype, tandis que celui des encres graphites et des impressions sur aluminium apportent de nouvelles vibrations aux motifs qu’elle emploie. Gwendoline opère un glissement du cartoon vers le burlesque et apprend à dompter le métal, ce qui avant suggèrerait le flop suggère aujourd’hui le basculement. Quant à Etaïnn, elle a récemment rédigé un manifeste devenu étendard : le texte quitte la page et sort du livre pour délivrer une intention, afficher un message dans un espace d’exposition.
Peeping Space est une invitation à naviguer dans un espace d’exposition habité par des « objets totémiques » et des « mobiles détournés » modulables au gré de « trajectoires étranges » où l’espace et le temps se décomposent, se fragmentent, sèment le trouble et provoquent le désir. Peeping Space est un espace poétique où se dessine un parcours introspectif produit par un voyage, une errance, une expérience sensorielle, une pensée en mouvement, une mécanique corporelle ; des aller-retours entre intérieur-extérieur, public-privé, actif- passif, marcheur-voyeur. L’espace devient un concept, une utopie, un sujet d’analyse, une entité mouvante, une présence, avec une épaisseur, une matité, un grain, une peau sous laquelle circulent des réseaux au(x) rythme(s) vibratoire(s) des flux et des matériaux. Les œuvres décentrent le regard et produisent autant d’états que de lignes et de formes variant entre oscillation, suspension et ondulation. La perte de repères en construit de nouveaux, c’est ainsi que certaines œuvres ont été (re)nommées par Etaïnn, en dialogue avec les artistes. Les titres ont ensuite été glissés dans ce journal au récit à effeuiller tels les indices d’une énigme à résoudre, dont la réponse ne dépend que de vous ; de celui qui regarde et de ce qu’il décide de voir.
Peeping Space est un cabinet d’expérimentation entre l’architecture, la sculpture, et la littérature où trois mondes se dessinent et se racontent au fil des rencontres et des connexions qui s’opèrent. Les œuvres de Bérénice, Gwendoline, et Etaïnn s’articulent entre elles et forment ensemble une installation in-situ étendue dans l’espace de façon ponctuelle, « par touche ».
Peeping Space, un espace public.
Les installations de Bérénice reproduisent en trois dimensions les instants capturés
par l’artiste lors de ses excursions urbaines. Patterns / Abstract Machine est une série de cadres en acier brut disposés au mur et au sol dans lesquels sont glissées des plaques d’aluminium où le motif d’une architecture décomposée s’offre en transparence à travers celui de la grille ; en écho à celle utilisée par l’artiste pour (dé)construire ces images, et à celle analysée par Rosalind Krauss comme un mur divisant le visuel du langage, ici réunis. Repeat est le fruit de la répétition d’un même geste et d’un même sujet jusqu’à leur épuisement, leur abstraction. Les variations obtenues par cette encre graphite révèle la richesse de la simplicité et de la régularité, du presque rien. Les problématiques de la répétition et de l’empreinte se retrouvent dans ces grands lais de papier suspendus intitulés Wanderer. 1974 — en référence au film noir et blanc de Scott Hicks et à l’image du vagabond — où malgré l’effacement, le motif persiste. Une tension s’installe entre le flottement et la fragilité du papier (Wanderer. 1974) et la rigidité horizontale-verticale de l’acier (Patterns / Abstract machine). Dans le même temps, Repeat et Wanderer. 1974 nous livrent l’évolution du traitement, par la machine et par l’artiste, d’un souvenir, d’une architecture. À force de la manier et de la remanier, il n’en reste qu’une forme, une surface noire.
Bérénice développe ce procédé dans la seconde partie de l’exposition et exploite des espaces habituellement inoccupés pour pointer du regard de nouvelles perspectives
à explorer. Speech Act 1 (Observatory) et Speech Act 2 (Situation) sont des montages photographiques noirs et blancs issus du bâtiment universitaire visible depuis la cour
de la galerie. L’image est fragmentée et travaillée jusqu’à la limite de sa disparition.
Le bâtiment devient une idée, et l’œuvre son énoncé. Les tirages sont placés dans un angle, sur une arrête, une fenêtre. D’un côté la vue nous est obstruée, de l’autre un jeu graphique fait surface. Le corps reste immobile, attentif, face à la révélation de nouvelles interstices pendant que la pensée et le regard se trouvent en mouvement entre le [dedans] et le [dehors]. Des strates se forment par la superposition des matières et des lumières. Speech Act 1 (Observatory) et Speech Act 2 (Situation) s’inspirent du Speech-Act Theory 1 de Michel de Certeau qui conçoit la ville comme un texte que les habitants s’approprient et transforment par leur manière de « faire avec » les lieux et d’y introduire une part de subjectivité. Cette pensée distingue alors le lieu de l’espace et considère que « la marche est au système urbain ce que l’énonciation est au langage ». Le lieu est un endroit dans lequel les choses sont organisées selon un ordre établi, il devient un espace lorsqu’il est « pratiqué » par des mouvements, des temporalités et des directions.
Peeping Space, un espace privé.
À partir de cet écrin réalisé in-situ par Bérénice, Gwendoline met en scène ses sculptures libres d’interprétation. La ville traitée par Bérénice se trouve être habitée par de nouvelles sphères, aux courbes généreuses et hautes en couleur. Gwendoline transforme l’espace public de la galerie en un espace privé, plus intime, proche de celui du boudoir. Le boudoir est une petite pièce — située entre la salle à manger et la chambre à coucher — dont l’apparition correspond à une évolution des mœurs liées à celle des rapports hommes-femmes et a une incidence sur l’architecture d’intérieur. On retrouve ces deux particularités dans l’ensemble des oeuvres exposées par l’artiste.
Trois séries de pièces autonomes rythment la déambulation du visiteur : Duos, Lascives, et Temps d’arrêt. Toutes suggèrent un mouvement, une rotation, un basculement. Toutes donnent envie d’être activées.
Duos sont des « mini-sculptures », aux allures d’accessoires érotiques, dessinant de petit cercles en cuir, ornés de parures allant du pompon au piercing. Malgré leur apparence dépareillée, Duos représentent deux êtres ou deux choses étroitement lié-e-s. Cette série a été conçue comme de petites poignées dont nous pouvons disposer à notre guise dans un intérieur. La vidéo Sans les mains est une interprétation personnelle de l’artiste, développant cette idée qu’ils puissent être utilisés par tous. Ambiguïté et humour sont de paire dans le travail de Gwendoline. Toujours avec cette même joie, se balance et s’étend la série de bascules métalliques intitulée Lascives incitant aux plaisirs sensuels. Chacune porte le nom d’une danse ou d’une posture : Espiègle, Polissonne, Indécise, Nonchalante, et Luminous banana. Ces petites coquines, habillées de fines peaux de cuir, vous narguent et se font les métronomes du désir. Leur mouvement séducteur — tel celui de la balançoire et Des hasards heureux de l’escarpolette de Fragonard — vous hypnotise et vous invite à contempler, à laisser le temps défiler sous vos pieds. Sont alors mis à votre disposition, des Temps d’arrêts. Il s’agit de petits coussins en mousse placés au mur, à différentes hauteurs. Ces Temps d’arrêts permettent, de la même manière qu’un banc, de prendre le temps, de regarder, de penser, de se retrouver. Pour vous aider, Gwendoline vous propose Mon île. Entre la bulle, le cocon et le bouclier, on peut s’imaginer entrer en hibernation, en introspection, le temps d’une saison. Enfin, dans cette même veine, Mixte nous accueille froidement comme pour nous rattraper au vol. Mixte est une barre en acier brut, qui se situe dans un imaginaire entre la barre de Pole Dance et la barre de métro. Ses deux extrémités rondes et colorées semblent maintenir une pression hasardeuse similaire à celle d’une barre de traction. Mixte se trouve être le « milieu entre deux choses ».
Peeping Space, un espace fictif.
À partir de ce corpus d’œuvres, Etaïnn fantasme une rencontre à la croisée des mondes. Entre la poésie et la nouvelle, la fiction et la réalité, l’auteure s’empare des formes produites par les artistes et place des mots dessus. Page à page, le récit se diffuse par la parole, la lecture, la performance, la déambulation, et se propage dans des espaces-temps distincts.
Lors du vernissage, Etaïnn active la narration par un effeuillage de ce journal. Son histoire est racontée à tous, toutefois, elle ne nous dit pas tout. Libre à vous de chercher des indices, de vous introduire/immiscer dans son espace, afin de trouver les éléments manquants. À son tour, l’auteure « pratique » l’espace d’exposition et cartographie sa lecture par le biais d’un parcours qu’elle vous invite à suivre. Au mur, elle épingle des idées, suit le tempo des œuvres et livre des clés.
En parallèle, un récit « in progress » se dresse sur la vitrine. Chaque semaine, un nouveau chapitre vous sera révélé. Au fil des jours, un dialogue se crée avec le visiteur-lecteur. Le journal devient alors le point de départ d’une nouvelle histoire à raconter.
Peeping Space, une illusion. Une autre réalité. La vôtre, la nôtre.
Aurélie Faure aka Katarina Stella
Commissaire d’exposition indépendante
Co-fondatrice de Born And Die (BAD)
1 Cf. Les « Pratiques d’espace » de Michel de Certeau dans L’invention du quotidien, tome 1 : Arts de faire, Coll. Folio Essais, Ed. Gallimard, 1990.