Une longue journée d'hiver s'achève enfin, je m'engouffre dans le métro bondé, quitte à être écrasée entre une bedaine et des aisselles mouillées, prête à tout pour rentrer chez moi au plus vite et avec la ferme intention de vider le chauffe-eau par une douche brûlante en arrivant. Un peu de chaleur. Saint Lazare, tout le monde descend, ou presque. J'en profite pour m'asseoir dans le petit carré de sièges. Une extravagante mal fagotée se déplace à grands coups de "Priorité !" en brandissant une carte d'invalidité photocopiée et vient s'assoir à mes côté. Une brève accalmie. Mes écouteurs dans les oreilles, branchés à mon Smartphone, branchés au silence, j'entends tout, l'air ailleurs. En face de moi, le nez collé contre la vitre sale du wagon, un petit garçon. Dans ses mains, un paquet de bonbons.
"-J'aimerais aller au cirque, pour voir des trapézistes tomber du ciel."
Un regard au siège de gauche, à l'extravagante, puis à l'amas d'adultes debout derrière...à qui peut-il bien parler ? À moi ? Visiblement, non. Personne ne l'accompagne, et cela semble être son quotidien, il ne s'en formalise plus et se fait lui-même la conversation.
Il ouvre le sachet et en choisit consciencieusement un pour lui, et un autre pour lui aussi. Deux rouges en gélatine transparente qu'il se met à mâchouiller comme du chewing-gum. Petite tête brune, les cheveux un peu longs, comme si personne n'avait songé à les lui couper depuis longtemps, mais ça lui allait bien, il n'avait pas l'air d'un de ces gosses trop bien dressés du quartier dans lequel je travaille. Il semblait aussi avoir lui-même choisi ses vêtements. Une grosse écharpe rouge écarlate comme ses bonbons préférés était enroulée autour de son cou de vilain petit canard, par dessus un manteau noir, un vieux jean et des chaussettes dépareillées dans ses converses usées.
Quelques temps plus tard, alors que j'avais oublié cette histoire, je sors du métro pour rentrer chez moi. Au milieu de l'avenue, je vois l'enfant, le même, seul sur une trottinette. Il traverse dangereusement en plein cœur du carrefour, les voitures klaxonnent, pilent, il s'en moque. Un jeune homme s'approche de moi, énervé.
"-Mais surveille ton fils, madame ! Tu veux qu'il se fasse écraser ?
-Je ne connais pas cet enfant."
Il a poursuivi son chemin en roulant sur le trottoir, bousculant les piétons sur son passage. L'homme, lui, ne partait pas pour autant.
« -Comment tu t'appelles ? On peut faire connaissance ? Viens, on va fumer un pétard chez moi. Tu habites ici ? Ou ça ?... »
Un long monologue qui me suivit jusqu'à mon digicode. J'y tapais les chiffres aussi vite que possible et m'engouffrais dans le hall d'entrée en claquant la porte derrière moi. Ouf, enfin la paix. J'aperçu vaguement dans mon champs de vision, l'homme qui s'agitait derrière la vitre, ne me retourna pas. La chasse n'a pas été bonne aujourd'hui.
"-Bien joué, c'était vraiment un connard coriace celui-là!"
Assis sur les marches en bas de l'escalier, il n'avait plus de trottinette et me regardait avec un sourire amusé. Et toujours les mêmes vieilles fringues.
"-Qui es-tu ?", lui demandais-je.
Il me regarda avec de grands yeux bleus dans lesquels on pouvait aisément plonger, et répondit:
"-Balthazar, de la planète terre."
"-Non, je veux dire, qu'est-ce que tu fais ici tout seul ?"
Il ne répondit pas, baissa ses yeux couleur cieux, et en guise de réponse, traversa le mur de son corps spectral. Je restais, hébétée, plantée la, devant le mur et n'avais nul besoin de me frotter les yeux pour admettre qu'il ne s'agissait pas d'une vision.
"-Hé, tu viens? Je t'attends !" Fit la petite voix, à présent en haut de l'escalier.
"-Comment ça se passe ? Il faut que je t'invite à entrer comme un vampire ? Ce n'est pas risqué ?"
"-Oui, sinon je vais me mettre à saigner de partout, ce sera un vrai carnage !"
Il n'en était rien. En réalité il était déjà venu à plusieurs reprises jouer au ballon dans mon appartement. À présent je me souvenais parfaitement l'avoir déjà entendu, mais il ne s'était jamais manifesté physiquement. La plupart du temps, il jouait sur le toit. Voilà pourquoi la voisine du dessous affirmait entendre des bruits de pas, même lorsque j'étais absente. Je venais de trouver de quoi la rendre complètement folle.
Elle a immédiatement mordu à l'hameçon. J'ai d'abord fait semblant de quitter mon appartement pour quelques courses et suis allée attendre en bas de l'immeuble. Bal a sautillé deux ou trois fois sur mon parquet et déjà elle était là, à la porte, et sonnait, sonnait, sonnait. Excédée. J’ai tranquillement remonté l'escalier.
"-Bonjour Madame, vous cherchez quelque chose?"
"-C'est pas bientôt fini ce boucan chez vous ?"
"-Mais enfin, il n'y a personne, voyez par vous même."
"-Bizarre. Je vous assure que j'entends des bruits de pas infernaux!"
"-Oh, ce doit être le petit garçon mort qui hante mon appartement. Il a été emmuré vivant."
Je lui montrais qu'effectivement, là où chez moi il n'y avait qu'un mur blanc, à l'extérieur étaient encore les volets d'une ancienne fenêtre, et lui racontais comment le pauvre enfant avait été torturé et combien était grande sa soif de vengeance. Il était resté des jours durant à ne rien pouvoir faire d'autre que fixer la rue tout en agonisant, debout, sans nourriture, sans rien. Cette interminable torture lui avait permis de cogiter des plans diaboliques pour faire payer le monde entier et il était bien décidé à faire de sa vengeance un plat glacé. Elle se signa le front d'une croix, rentra chez elle et n'en ressorti plus. Bal riait aux éclats et dansait de plus belle. Un vacarme sur le parquet ciré.
J'ai repensé à ma première vision de Bal et ai décidé de l'emmener au cirque pour son anniversaire de disparition. Le 16 décembre, peu avant Noël. En espérant qu'aucun trapéziste ne tombe. Nous sommes allés au cirque électrique, un nouveau spectacle, en plein sur le périphérique. Bal fut subjugué par une petite voltigeuse, qui s'élançait dans le vide les yeux fermés, et retombait toujours sur ses pattes, une agile féline au visage de poupée. Dans son justaucorps bleu nuit constellé de paillettes, son corps se déployait comme celui d'une longue panthère noire, une chatte porte-malheur. Il ne la quittait plus des yeux, il voulait l'attraper au vol, l'épouser et l'emmener vivre loin d'ici. Loin de tout, comme dans les vieux contes de fées. Son petit cœur mort battait la chamade.
Il me questionna alors sur l'amour, sur ma vie sentimentale et je commençais à lui parler de Day. Jusque la, je ne l'avais jamais évoqué craignant de le froisser, je n'avais jamais non plus conté mes aventures à Day. Aurait-il pu me croire ?
Le cirque ne l'intéressait plus, il se posait trop de questions, me posait trop de questions. Je finis par lui dire que ça ne le regardait pas, que ça ne le regarderait jamais. Entrée en scène d'un clown lamentable. Ni amusant, ni effrayant. Fin de la représentation. Salutations.
Day est venu à la maison, et nous avons fait l'amour. Dès le début de la soirée, Bal n'avait pas du tout apprécié la venue de celui qu'il considérait déjà comme un intrus. Day avait froid, terriblement froid, comme jamais, et pourtant le chauffage carburait. Balthazar avait envahit la pièce d'une épaisse ambiance glaciale, alors nous sommes allés sous la couette, nous tenir chaud peau contre peau.
Cette nuit la, nous buvions de l'absinthe, dans le lit. Il en fit couler quelques gouttes dans mon nombril, pour les laper de sa langue pointue, puis entre mes lèvres gercées, pour boire à ma bouche. Un filet d'alcool glacé coula le long de ma joue jusqu'à ma nuque, un autre au fond de ma gorge. Enivrant. J'embrassais sa peau et pressais mon désir contre le sien. Il fit glisser prestement ma culotte le long de mes jambes, embrassa mon sexe humide avant de venir s'y loger, le corps empli de plaisir, le membre empli d'un sang bouillant. Bal saisi immédiatement la culotte et couru la jeter par la fenêtre d'un geste violent, mais nous ne remarquions rien. J'oubliais le monde dans les bras de Day, je m'y agrippais en caresses griffantes, et au bord de l'ultime extase, prête à imploser, je senti comme une gifle froide, un coup de glaçon. Mon petit fantôme s'est volatilisé dans une fumée de jalousie.
Le lendemain, je retrouvais ma culotte dans la rue, une peu salie et n'osais la ramasser. Day était parti travailler, Bal parti bouder. Je savais que quelque part il bouillonnait de colère et de déception.
Alors je lui ai préparé une table de Oui-Ja, grande et belle, avec des lettres en chocolat. Du chocolat au lait, évidemment son préféré. Et j'ai dit:
Et il a croqué le O, puis le U et enfin le I. Son père faisait parti de ces hommes qui un jour s’en vont chercher des allumettes, et sa mère, de ces femmes qui ne s'en remettent jamais. De chagrin, elle s'était noyée dans l'alcool et était tombée dans la drogue si profondément qu'elle en avait oublié son propre enfant. Lui, s'effaçait un peu plus de jours en jours, jusqu'à devenir totalement invisible. Il avait bien tenté de revenir la voir, mais elle ne se souvenait pas avoir jamais eu un fils, il était devenu un étranger, il était mort pour elle, et donc pour le monde tout entier. Ce jour la, il était parti en traversant le mur pour la première fois et ne s'en était pas étonné. Elle non plus.
Ou alors, il avait vraiment été emmuré. Ou écrasé sur la route dans un accident de trottinette. Ou passé sous un train par inadvertance. Ou...
Il était de ces petits êtres si fragiles qu'ils n'iront jamais bien. Un tourment ambulant, un mal de vivre, mal de mourir, mal d'être mort, etc.
"-Je veux mourir, répétait-il pour la énième fois. Personne ne m'aime, je vous déteste tous. Je vais tuer tout le monde, et ensuite, je me tuerai !"
Il hurle, tempête, les objets volent dans la pièce. Il ouvre la fenêtre avec fracas et s'y jette en un saut périlleux et un effroyable cri de guerre. Le quadruple saut de la mort, plus extraordinaire encore que les pirouettes de la petite chatte du cirque, une spectacle hors-norme, du jamais vu. Pourtant, dehors, personne ne remarqua rien, show sans publique, démonstration solitaire. Mais les fantômes ne meurent pas, ils doivent juste accepter de partir de l'autre côté, au royaume des morts. Au royaume des leurs. La planète terre, comme il l’avait si bien dit le jour de notre rencontre, ne lui était plus adaptée, elle ne l'avait jamais été. Balthazar, de l'au-delà.
"Aller au ciel, pour voir des trapézistes tombés du cirque."
Là-haut, Bal emmènera au bal sa petite ballerine des airs, en admettant qu’elle voltige jusqu’aux nuages. Bal dansant dans les étoiles plein les yeux. Il a remonté les escaliers en pleurant, comme un enfant qui marche encore maladroitement et qui serait tombé de toute sa hauteur seulement. Pas même un genou égratigné pourtant, mais un peu trop d'hématomes au cœur. J'ai saisi dans mes mains son beau visage, et j'ai embrassé ses petites joues grises et son front de cendres bleues. Il s'est évaporé comme une brume matinale, tout en douceur, presque imperceptiblement. Un nuage sucré. Bonbons rouges - chocolat au lait. Il n'est plus jamais revenu.