Amour souterraine (à La Souterraine, La Creuse)

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@mostla-blog
Amour souterraine (à La Souterraine, La Creuse)
Calvin Johnson en concert dans un ancien atelier à Colmar le 03 avril dernier. Un portfolio signé Fabien Roth.
HYPERCLEAN - La mostla tape
La mostla tape d'Hyperclean est une collection d'enregistrements divers et variés, sur une période large (2002-2014) avec démos, versions inédites, raretés, ce genre, par Hyperclean. Elle souligne l'univers poétique, absurde et foutraque de ce groupe à l'histoire chaotique: un album sorti en autoprod puis en major, puis un abandon par ladite major, un deuxième album dont les stocks sont détruits en même temps que son distributeur quelques mois après sa sortie. Et aucune sortie depuis 2009, malgré les enregistrements lo-fi compulsifs de Frédéric Jean, tête pensante du troupeau (qui comprend notamment les membres Aquaserge, Pablo Padovani de Moodoid, Julien Gasc de Julien Gasc, Emile Sornin de Forever Pavot, et Catherine Hershey, parfois).
La mostla tape est en téléchargement libre ou pas cher (1€ si vous êtes du genre en retard) ICI.
1 - Sous le soleil (2002 • enregistré à la maison)
"Pas plus de deux heures par jour et avec de la crème solaire si vous êtes torse nu."
2 - Pistolet (alternative take) (2002 • enregistré chez Olivier Cussac)
"Oui à cette époque on écoutait beaucoup Al Green avec Olivier."
3 - Grand escalier (2013 • enregistré à la maison)
"C'est un peu ma valse à mille temps."
4 - Nirvana (2002 • enregistré chez Olivier Cussac)
"Premier titre où j'ai tenté d'interpréter un personnage autre qu'enfantin. d'ou là voix empruntée. c'est un peu Lavillier qui chanterait du Claude François non ? Le début est vraiment enregistré dans un lit."
5 - L'escalier nazi yéyé (2006 • demo pour le groupe • enregistré dans ma chambre)
"Après avoir écouté ce titre Warner nous a foutu dehors."
6 - La langue (2013 • enregistré à l’electric mami studio)
"J'espère que Benjamin ne m'en voudra pas d'avoir mis autant de flanger sur la basse. Chez Acid Mother temple avec Ueh, Makoto Kawabata nous mettait toujours plein de reverb sur nos disques, alors pourquoi pas ça."
7 - Capitaine cool (2002 • enregistré chez Olivier Cussac)
"J'ai eu l'idée de ce titre en regardant The Big Lebowski."
8 - L'homme qui marche vite (2001 • demo enregistrée à la maison)
"Ce titre déconcertant met en scène un personnage testostéroné dans un univers de jeux vidéo."
9 - Horizon (2002 • enregistré chez Olivier Cussac)
"Toutes les choses que nous avons fait ont sûrement déjà été faites."
10 - Pénis (2014 • enregistré à l’electric mami studio)
"Quelle est la différence entre bite et pénis finalement ?"
Yeah Baby (à Red 7)
Original pic by Julien Gasc
LA SOUTERRAINE
L’émission Planet Claire sur Aligre FM existe depuis 1985. Elle présente l’actualité des indépendants et organise toutes les semaines (ou presque) dessessions live (Cat Power, Animal Collective, Yo La Tengo, Dominique A, Low, Fauve y sont passés, entre beaucoup d’autres).
La vocation de Planet Claire est de jouer des morceaux qui ne passent pas (ou très peu) ailleurs. Les réunir et les diffuser gratuitement est une sacerdoce (“et dis fuck”), profitez-en.
Le Vol.1 est en désormais en ligne:
https://almost-discos.bandcamp.com/album/la-souterraine-vol-1
La Souterraine est une série de compilations d’artistes plus ou moins inconnus, qui chantent en français. Elle va chercher la matière sous la surface du sol, défend le pas de côté plutôt que le courant principal, favorise les chemins de traverse, va voir ailleurs. Chaque volume 10 raretés en français, avant-premières, exclusivités, reprises, inédits, ce genre, etc. Notre contribution à l’archéologie musicale du futur.
Voici la liste des artistes déjà confirmés pour les premiers volumes: Alaclair Ensemble, Aquaserge, Arlt, Chevalrex, Cliché, Eddy Crampes, Marc Desse, La Féline, Forever Pavot, Julien Gasc, Gontard!, Catherine Hershey, Hyperclean,Louisville, Antoine Loyer, Mocke, Noir Boy George, O, Radio Elvis, Rhume, Tara King Th, Volage, Weena Ragone, Wilfried*, Mehdi Zannad.
Qui fait la sélection ? Les animateurs de Planet Claire: Denis Prévot, le canal historique (depuis 1985) Laurent Bajon, le réseau social (depuis 1996) Benjamin Caschera, la moitié agitée d’Almost Musique (depuis 2009)
Nous écoutons avec grande attention toutes les propositions envoyées à [email protected]
Notre to-do-list personnelle:
écouter le groupe du petit-cousin, ça pourrait être bien.
retrouver la session de Dominique A de 1999 et la mettre en ligne.
demander des subventions à la commune de La Souterraine (23).
demander à Stuart Staples, habitant de La Souterraine, d’enregistrer un titre en français.
ULQUTUSHUY
Par Stéphane Deschamps.
TELECHARGEMENT
"Alignement des estrellas : en mars 2013, je vais en Argentine pour rencontrer les zébulons électro-roots du label ZZK, qui me parlent leurs voyages initiatiques dans les Andes, des instruments, des rythmes et des chansons qu’ils en ont ramené. Quelques mois avant, Benjamin d’Almost Musique m’avait fait part de son projet d’éditer un album de la chanteuse bolivienne Luzmila Carpio. En mai, j’achète Sonidos Del Peru, une collection d’enregistrements de terrain réalisés par Vincent Moon. Début juin, je croise Marion de June et Jim, qui me parle de sa passion pour la Chilienne Violeta Parra, et d’une improbable compilation Folklore sud-américain du Trio Guarania, celle avec un moustachu qui ressemble un peu à Freddy Mercury sur la pochette, achetée 20 centimes sur un marché. Sing Sing de Arlt s’y met aussi. Entre-temps et depuis, la traque de quelques disques (dont Peru : Kingdom Of The Sun dans la série Nonesuch Explorer, acheté deux fois mais sous deux pochettes différentes, c’est une excuse) et des heures sur internet à piller sans vergogne le trésor des Incas.
A la découverte de sons étranges et accueillants, de cuivres qui sonnent comme du free-jazz médiéval, de voix qui semblent venues d’Asie, dont on ne sait si ce sont celles d’enfants ou de très vieilles personnes, de harpes et de flûtes qu’on n’entendra jamais dans le métro, d’arrangements baroques et bancals, qui évoquent des compositions de Nino Rota jouées par un orchestre extra-terrestre (ils sont arrivés sur terre en se posant dans le désert de Nazca il y a quelques lunes, comme on sait). La richesse et la jubilation d’un folklore d’altitude, tout là-haut là-haut."
Tous les titres de cette compilation sont extraits des défrichages semi-pirates du label Los Emes del Oso.
Photos de Luzmila Carpio (crédit inconnu).
AQUASERGE
aquaserge: n.m. 1. Véhicule amphibie qui permet de survivre en cas de déluge. 2. Véhicule léger d'exploration de l'inconscient collectif. 3. Personnage fictif nommé Serge, contraint de se mettre à l'eau pour des raisons de santé.
Par Frédéric Jean, AKA Hyperclean.
"Aquaserge c'est le nom d'un conte pop initialement prévu comme second album d'Hyperclean (Benjamin Glibert, Julien Barbagallo, Julien Gasc, Ludovic Dulac et moi-même) et que j'avais laissé de coté. Musicalement, l'idée était un espèce d'univers reggae pop symphonique. J'avais d'ailleurs réalisé une maquette à partir d'un piano joué par Julien Gasc sur lequel j'avais joué une basse, écris un vague arrangement orchestral - le tout couronné par un sample de reggae joué par Julien Barbagallo. Je n'ai jamais pris le temps de finir ce projet qui était resté à l'état de maquette mais ce fut le point de départ d'une session jam entre Julien Barbagallo, Julien Gasc et Benjamin Glibert qui donna un premier album et un nom à la formation Aquaserge."
3 albums sont sortis (sur le label californien Manimal Vinyl), un 4e est à paraître en 2014. Voici donc 10 titres/extraits/moments d'Aquaserge, passés et futurs.
TELECHARGEMENT (libre et ouvert)
Free download compilation series...
Artworks by Julien Bourgeois.
www.mostla.bandcamp.com
Thee Oh Sees
More shots here
YEAH BABY
MOSTLA IV : Jay Hats
Le beat de la jungle des Pays-Bas devient hip-hop fumeux, Jay Hats fait chanter les oiseaux comme il veut.
WILD POP
MOSTLA V: Vox Bigerri
Par Audrey Ginestet (Aquaserge et ingénieuse du son).
"Ce qu'on a fait est à l'opposé de tout enregistrement classique en studio. De toute façon le studio ne leur conviendrait pas. Parce qu'ils doivent chanter en même temps, pas question de faire les uns après les autres. Ce sont les vibrations de leurs corps tout entier, ensemble, que l'on enregistre. Si on les sépare on tue ça. Ensuite parce qu'ils ont besoin de chanter fort, de projeter, d'avoir des oreilles qui les écoutent.
D'une certaine façon, comme toutes les musiques primitives (pour moi ce n'est pas péjoratif bien au contraire), c'est le moment, le public qui fait le son. Chanter pour personne, pour rien, cela n'existe pas pour eux. Je pense que le résultat, la différence, se fait entendre.
On a enregistré plus de 150 prises en 3 jours, c'était épuisant ! C'était aussi très spécial, parce qu'on partageait notre temps avec les prêtres - Conques est en activité, il y a des messes tous les jours.
J'avais installé mon studio dans la sacristie et j'en sortais quand les prêtres venaient se changer avant de donner la messe. Ils étaient fascinés par notre travail".
'Su Ninnu' est une berceuse sarde.
YEAH BABY: Boys Age
John Dwyer a appris à jouer de la guitare sur ACDC, paraît-il. Du coup, on demande à des groupes de reprendre les Australo-Ecossais heavy boogie.
Voici la première reprise de Bon Scott, Angus Young & co. Inch allah ça fait une longue série à la fin.
MOSTLA I: Luzmila Carpio
Extraits des notes de pochette de la compilation "Yuyay Jap'ina Tapes" de Luzmila Carpio, à paraître début 2014 chez Almost Musique.
Par Sing Sing, d'Arlt. Photos (Paris, mai 2013) et artwork par Julien Bourgeois.
"Qala-Qala (département de La Paz, Bolivie) est un petit village assis à 3294 mètres sur l'Altiplano, Cordillère des Andes. Quelques cumulus contemplatifs s'écorchent quand ça leur prend à la crête de nombreuses collines effilées. Les pluies y sont orageuses et violentes. Mais surtout, elles sont rares. La plupart du temps, Qala-Qala est une terre aride où les maigres récoltes rythment une vie lourde, lente. Poussière et odeurs de tubercules s'élèvent parmi les pierres dans d'effrayants vents glacés qui fixent lamas chétifs et paysans désoeuvrés dans un froid plus bleu qu'une carie jamais soignée. Luzmila Carpio y voit le jour en 1954, à deux doigts du ciel, entourée d'amour rugueux et cernée d'indigènes morts de soif, affamés d'histoires, de chants et de danses, qui savent et lui communiquent l'alphabet secret des oiseaux, la petite musique désaccordée des étoiles vociférantes, le respect de la montagne et l'affolante valeur de l'eau. Elle passe ici son enfance, en pays Quechua. Quechua son peuple, Quechua sa langue. Nous y reviendrons.
Un soir de 2011, à Vejer de la Frontera, Andalousie, 50 bornes de Tarifa, chaque villageois se barricade chez lui. C'est que le vent, courant le pavé comme une armée de cavaliers fantômes harasse les rue et tambourine aux portes closes, frappe, cogne et tire sur les volets fermés, sifflant, râlant, crachant d'épatants chants de trouille, mordant à pleine dents froides dans toutes les échines à la fois, saturant le patelin entier de délices et de cauchemars. Je suis mort de peur et noir de vin quand je découvre en image, chez le guitariste Victor Herrero, la voix et les chansons de Luzmila Carpio. Victor opine du chef, tout sourire et tout content de me voir ainsi hypnotisé. Jamais entendu un truc pareil. Je ne m'en remettrai pas.
Ce qui m'apparait ce soir-là, sur une crépitante vidéo rouge et or, c'est une petite femme belle comme le jour, disparaissant quasiment sous son haut chapeau fleuri et les oreilles fines pesamment serties de bijoux volumineux. Eclatante dans son habit traditionnel coloré, elle égraine en boucle 5 notes aigres et saugrenues sur ce que j'ignore encore être un charango. Surtout, on la voit lancer, loin, très loin au dessus d'elle, une cascade flutée de trilles suraigües, défiant les lois de la pesanteur avec une ferveur presque exténuante de joie sauvage. La langue ici chantée, déclinée en trois voyelles rebondies et ventrues et comme offertes à de très ardentes consonnes hirsutes m'est bien sûr inconnue. On croirait pourtant pouvoir la toucher du bout des doigts, sinon la saisir à pleine main, tant elle parait physique, charnelle, incarnée. Toute piquée de "R" roulés à l'espagnol, trouée de "H" aspirés dans la chair même de la parole, cette langue électrisante, je l'apprendrai plus tard, s'appelle donc le Quechua. Quechua son peuple, Quechua sa langue, que Luzmila Carpio coule dans un chant souverain s'épanchant à la façon d'un ruisseau salubre et vif.
Surprise à la fin de l'été 2012, quand Benjamin Caschera me donne à entendre, sans titre et sans discours, quelques chansons épatantes, me mettant au défi de reconnaitre à l'aveugle la provenance d'une musique inouïe dont il vient de s'enticher et qu'il voudrait remettre en circulation (cette musique "d'une autre planète", ils en ont glanés des extraits sur le blog Ghost Capital, bien connu des pirates et mélomanes ivres de territoires inconnus).
Rythmique âpre et répétitive, falsetto surnaturel, magnétisme irradiant: je reconnais immédiatement mon épiphanie andalouse et l'ahurissant "rossignol des Andes" dont j'avais entre temps, oublié le nom, me contentant d'en chérir le souvenir tout éberlué.
Quelques semaines plus tard, toutes les pistes sont remontées, contact est pris. Rencontre à Paris avec Luzmila, qui raconte son histoire. Sa première sortie du village à l'adolescence, sa découverte ahurie de la ville où elle fera ses débuts de chanteuse à la radio Universidad de Oruro en 1971. Son élection en qualité de princesse nationale suite aux premiers enregistrements de son groupe Los Provincianos, dévolus à la sauvegarde d'un répertoire traditionnel andin mêlé à des compositions personnelles. Son arrivée à Paris à l'aube des années 1980 pour s'engager aux côtés de l'Unicef, notamment au sein de programmes destinés à promouvoir l'éducation en Bolivie. Ses rencontres avec des musiciens français qui aboutiront à de nouveaux enregistrements, concerts, manifestations qui lui vaudront notamment l'obtention d'un Diapason d'Or (insigne récompense des grands talents de la musique classique), ainsi que la reconnaissance notamment de Yehudi Menuhin qui parlera d'elle comme d'un "violon qui chante" (ma foi). A paris, elle est nommée Ambassadrice de la Culture Indigène Bolivienne en 2006 et nommée Grande Officier de l'Ordre National du Mérite en 2011.
Et c'est une véritable malle aux trésors qu'elle confie à notre jeune label français, remplie de documents divers, textes, photographies personnelles et surtout d'enregistrements renversants.
Ce que vous tenez dans les mains est une riche sélection faite par Benjamin Caschera et Benjamin Fain-Robert, Don Quichotte et Sancho Pança du label Almost Musique, parmi une somme considérable d'enregistrements datant du début des années 90, et distribués à l'époque gratuitement sous formes de cassettes en Bolivie via Unicef Bolivia (hormis une sélection sensiblement différente parue en cd en 1998, uniquement disponible aux concerts de Luzmila et aujourd'hui épuisé). Ils sont issus de programmes financés par la Coopération Suédoise pour l'Unicef en vue de promouvoir l'alphabétisation des indigènes (et particulièrement des femmes et des enfants) en langues aymara et quechua. Il s'agissait là non seulement d'encourager les indiens à apprendre à lire et à écrire mais aussi à se ressaisir de leurs cultures natives, pour le moins délaissées suite à des siècles marqués par la domination espagnole. Les chansons de Luzmila Carpio étaient censées revaloriser ces cultures et inviter par l'exemple les populations indiennes à se libérer d'une certaine forme de gêne face à ces idiomes, jugés frustes et de plus en plus inutiles par une civilisation toujours plus urbanisée.
La plupart des chansons que vous entendrez sur ce disque sont donc écrites et chantées en Quechua, langue longtemps attribuée aux Incas mais dont on sait désormais qu'elle les a largement précédé (le Quechua aurait en effet au moins 2000 ans). On ne se risquera pas ici à en dresser l'historique ni à en tenter une étude linguistique approfondie. Notons toutefois que, langue agglutinante d'une grande subtilité, peu ou prou étrangère aux nombres comme aux genres, elle s'avère capable de générer ce qu'on appellera une véritable "poésie de l'instant " saisissant tout ce qu'elle désigne dans son présent même d'apparition, dans toute son intensité, semblant peser le réel en même temps qu'elle l'énonce, lui conférant une force d'incarnation tout à fait particulière. Pour en savoir plus, les curieux se reporteront à l'ouvrage de référence de César Itier, Parlons quechua: la langue du Cuzco (Editions L'Harmattan, 1997).
Ce que vous tenez dans les mains, donc, ce sont des chansons aussi déroutantes qu'emballantes, décochées vertement par un charango cavaleur. Instrument rudimentaire composé de cinq cordes, doublées deux par deux et ordonnées de façon atypique, originairement conçu dans des carapaces de tatou (!) et qu'on entend croiser occasionnellement ici ses lignes pentatoniques dodelinantes, ce frotté ultra-rapide caractéristique de la musique andine, avec une guitare sommaire et exaltée. A la façon, peut-être, des antiques tarentelles de l'Italie montagnarde, quelques percussions de fortune (tambour rural, claquements de mains, sol frappé du pied) assurent la mise en branle du corps et la guérison de l'âme par effet d'hypnose inversé (on se trouve éveillés par les chansons de Carpio bien plutôt qu'engourdis). De petites flûtes épisodiques graciles font le contrepoint malicieux de la voix inouïe de Luzmila, capitaine radieuse d'un radeau sachant dériver ferme et dont les mille détours imprévus sont la condition même des découvertes émerveillées que ce voyage titubant réserve à l'auditeur toujours récompensé d'avoir accepté de partir à l'aventure. Aussi, c'est d'une grande ivresse très claire et très pure, semblable à celle qui étreint l'alpiniste à mesure qu'il gravit les cols et se trouve saisi par l'hallucination, qu'on se trouve pris sans l'avoir vue venir à l'écoute de ces morceaux tournoyants. Parfois, il semblerait qu'on entende deux voire trois chansons superposés, sans que la grande lisibilité de l'ensemble en soit affectée le moins du monde. Voilà bien ce qui frappe ici: la très riche complexité "naturelle" d'une telle musique, complexité pas du tout fabriquée mais comme calquée sur la très riche et très subtile organisation du monde vivant. Monde vivant qui par ailleurs ne manque pas de s'inviter proprement à la fête (oyez la chorale impromptue de chèvres ou le sifflement spontané des oiseaux). Il apparait en résumé que ce sont les propriétés dynamiques de l'environnement géographiques qui les ont vu naitre qui donnent leur tempérament aux chansons: altitude échévelée toute piquée de volatiles timbrés, âpreté des sols tabassés par des bourrasques impromptues, levées de poussière et caractère partout magique d'une nature anguleuse et bavarde.
La musique que vous allez découvrir dans ce disque est une musique d'étourdissement et d'éveil qui dilate l'âme et ouvre des espaces inédits à l'intérieur de l'auditeur lancé là-dedans à toute vitesse et confondu dans la force centrifuge des morceaux. Vous découvrirez une langue et des paysages, une nouvelle façon de structurer le temps. Vous y trouverez bien des motifs d'étonnement, vous en concevrez bien des joies. Comme nous, vous n'en reviendrez pas d'avoir vécu jusque là sans connaitre l'existence de l'immense Luzmila Carpio."
MOSTLA V: Calvin Johnson
Interview de Calvin Johnson, réalisée en 1997 par Philippe Dumez, révisée lors de l'été 2013. Publié à l'original dans le fanzine 'plus jamais malade en auto". Crédit photo : Edie Vee.
« K Records est né en 1982, soit 5 ans après que j'ai découvert le mouvement punk et le punk-rock en particulier. La démarche de créer un label était pour moi dans la continuité de celle de former un groupe ou de faire paraître un fanzine : celle d'inventer ma propre culture. Tout est venu de cette idée : s'emparer des moyens de communication, former de nouveaux médias comme une radio ou un fanzine. Contrôler à la fois la production et la diffusion.
Pourquoi cette volonté de tout contrôler ?
Parce que je ne vois pas pourquoi je devrais passer par le biais de quelqu'un si je peux obtenir ce que je veux tout seul. Plus tu multiplies les intermédiaires, plus tu peux être sûr que le message que tu cherches à transmettre va être tronqué ou déformé. Ce n'est plus lui qui va être diffusé, c'est soit ce qu'on croit qu'il est, soit ce qu'on veut qu'il soit. La meilleure solution m'a toujours paru de toucher le plus directement possible ceux auxquels je veux m'adresser en évitant tout filtrage.
Quelle était la situation en 1982 ?
Sub Pop n'était à l'époque qu'un fanzine. Un seul titre prêchait en faveur des labels indépendants : OP Magazine. Dans ses pages n'étaient chroniques que des disques parus sur des labels indépendants. Un album punk-rock publié sur Sire ou Warner était passé sous silence : par contre OP Magazine n'hésitait pas à s'intéresser à d'autres types de musique, folk comme contemporaine, du moment que leur producteur n'était pas affilié à une major. Sub Pop a été très influencé par OP Magazine et a repris le concept d'origine en 1'appliquant à la scène rock underground. Une autre notion importante à l'époque : la régionalisme. Allant contre l'idée que tout se faisait à New~York ou Los Angeles, Sub Pop ne parlait quel de groupes 1) publiés par des labels indépendants et 2) originaires du Nord-Ouest et du Midwest, ces régions dont on ne parlait jamais. Personne n'avait jamais fait ça avant eux. J'ai collaboré à Sub Pop pendant un moment, ainsi qu'à une station de radio nommée KAOS. qui avait recours aux services de beaucoup des rédacteurs du fanzine. La profession de foi de cette station était la suivante : puisque nous sommes une radio non-commerciale, nous devons diffuser de la musique non-commerciale. Autant te dire que ça ne faisait pas l'unanimité, notamment parmi ceux qui voulaient profiter de la liberté qui leur avait été donnée pour diffuser des extraits de vieux disques de jazz - ou même d'albums de Bob Dylan - qui avaient été édités par des majors. Mais pour les responsables de cette fréquence, jouer Bob Dylan n'était pas assez radical : ce qui l'était, c'était de laisser la place à un artiste des environs plutôt qu'à quelqu'un qui vit à l'autre bout du pays.
Es-tu toujours d'accord avec cette idée selon laquelle un artiste ne peut pas être intègre s'il n'est pas édité par un label indépendant ?
Je pense que le processus d'élaboration d'un disque affecte inévitablement le résultat. Cela me semble logique dans cet ordre d'idée d'être sur un label indépendant. Mais par ailleurs chacun fait comme il le sent : si certains décident qu'ils se sentent aussi bien sur une major, c'est leur affaire, pas la mienne. Je ne porte pas de jugement. Tout le monde doit gagner sa vie. Je dis juste que je porte un intérêt beaucoup plus grand à ce qui provient d'un label indépendant.
Pourquoi avoir appelé ton label K Records ?
Ce n'est probablement pas la raison principale, mais OP Magazine était publié par un groupe qui s'appelait The Last Music Network, soit LMN. Quand tu mets les initiales à la suite, ça donne LMNOP. Tu comprends peut-être mieux maintenant pourquoi j'ai choisi la lettre K : KLMNOP. En fait, je ne m'en suis pas du tout rendu compte à l'époque. Mais rétrospectivement, je trouve la coïncidence amusante.
Quel est le cahier des charges de K Records ?
Publier des disques d'artistes locaux – et bien sûr de gens que j'apprécie - à un prix de vente le plus bas possible. Bosser avec des gens qui ont des convictions, des gens déterminés, pas des branleurs qui cherchent une combine pour se rendre célèbres. Je veux qu'on vienne me dire : « Je veux faire tel disque, je ne le ferai que dans des conditions bien particulières, et je veux tourner ensuite pour le défendre ››. Il n'est pas question que je fasse le travail à leur place; je suis par contre toujours prêt à filer un coup de main à quelqu'un de décidé. Il n'y a pas deux groupes qui se ressemblent sur K : ils sont tous uniques en leur genre et c'est la raison pour laquelle j'ai décidé de les soutenir.
Pourquoi le nom du label est-il entouré par un petit bouclier ?
Si je ne me souviens plus pourquoi on l'a appelé K, je me souviens très bien par contre qu'on s'était dit que personne ne le retiendrait jamais, pas plus qu'on ne le remarquerait sur une page imprimée. Dessiner ce petit bouclier a donné un peu de relief au logo et l'a rendu plus facilement mémorisable.
Quelle est ta priorité : jouer de la musique ou t'occuper de K Records ?
Si j'avais voulu me concentrer sur la musique, j'aurais fait ce choix depuis un moment. Je n'ai jamais pris cette décision consciemment, mais apparemment je n'envisage pas de faire l'un sans l'autre. Il y a une expression pour cela aux États-Unis : « Jack of all trades, master of none ››. Ce qui signifie que je touche un peu à tout sans pour autant être bon dans aucune discipline.
Quelles sont les conditions pour être publié par K Records ?
Avoir sa propre vision du monde et ne jamais en démordre.
Regrettes-tu de n'avoir pas signé certains groupes ?
Il s'est parfois trouvé que pour des raisons diverses et variées, certains n'ont fait que passer par K Records sans qu'aucun enregistrement soit publié – les Screaming Trees par exemple, avant qu'ils soient signés par une major. On a le projet d'un single, puis ça ne se fait pas et entre temps le groupe est passé à un autre projet... Avec d'autres personnes, le courant n'est tout simplement pas passé. Pour des raisons de planning comme pour des raisons de compatibilité, des projets sont tombés à l'eau. Je me dis toujours que si ça ne s'est pas fait, c'est que ça ne devait pas se faire, et puis c'est tout. Ça ne me cause pas plus de souci. Je préfère aller de l'avant : je suis très fier de travailler avec ceux qui sont sur K Records aujourd'hui.
Beaucoup d'artistes ont aujourd'hui quitté K Records pour signer ailleurs : était-ce le but, leur mettre le pied à l'étrier ?
Non, mais chacun voit midi à sa porte. Je crois que nous entrons dans une époque où les groupes sont de plus en plus indépendants dans le sens où ils sont de moins en moins liés à des labels. Satisfact, Modest Mouse, The Softies, The Make Up : tous ces groupes ont sorti des albums ailleurs que sur K Records. Je ne crois pas pour autant qu'il faille le voir comme une progression. Ils sont indépendants et agissent comme ils le sentent, ce que j'apprécie énormément. Un monde sans aucun label serait l'idéal : que chacun sorte les disques qu'il veuille, et qu'ils soient faciles à se procurer. L'indépendance artistique me paraît beaucoup plus importante qu'un nom de label apposé sur un disque.
Mais le problème - tu viens de le suggérer - reste celui de la distribution...
C'est même une question de survie. Je me sens responsable vis-à-vis des groupes qui sont édités sur K Records : je m'engage, en les publiant, à ce qu'on puisse facilement se procurer leurs disques - que ce soit en magasin ou par le biais de la vente par correspondance. Mais par ailleurs je milite plus pour la décentralisation que pour la centralisation, ce qui explique que je vais plus facilement soutenir les petits disquaires - dans la mesure de mes moyens - que les gros chaînes de distribution, même si c'est contre la logique des choses.
Existe t-il vraiment une scène à Olympia ?
Oui. Je crois même pouvoir dire que le terme de « scène » est bien plus approprié que pour désigner ce qui se passe à Seattle. Cette concentration de bons groupes dans la même ville est vraiment incroyable : de quatre à cinq concerts par semaine, cinq lieux susceptibles de faire passer des groupes, six labels. Beaucoup de gens se bougent et donnent envie à d'autres de passer à l'action. Je crois qu'il existe un réel sentiment de communauté, de même qu'une réelle confiance entre les différents protagonistes. Pas si courant que ça dans une ville de 55.000 habitants.
Certains groupes ont peu de choses en commun, comme The Softies (pop fillette) et Karp (hardcore macho). Est-ce dans le but de proposer aux auditeurs un éventail le plus large ?
Si c'est ce qui se produit, c'est bien. Mais je ne raisonne jamais en ces termes. Je sors un disque parce qu'il me plaît. Je ne vois pas pourquoi je me limiterais à un style musical précis. Le fait que les groupes sonnent différemment les uns des autres n'est qu'une raison supplémentaire pour moi de les publier. Je crois que les artistes avec lesquels nous travaillons écoutent aussi beaucoup de choses très différentes. Les Karp sont de grands fans des Shaggs par exemple. Aux États-Unis, contrairement à l'Angleterre, tu ne peux pas réduire les gens au style de musique qu'ils écoutent. Il n'existe pas d'identification marquée du type : « Je suis tel type de personne alors j'écoute tel type de musique ››. Parce que les gens s'intéressent à différents genres musicaux, leurs disques partent souvent dans des directions différentes. Ce qui me semble infiniment plus intéressant que de publier sans arrêt le même disque avec juste le nom du groupe qui change.
Combien de personnes bossent avec toi sur K ?
Environ douze. Toutes sont salariées.
Quel genre de patron es-tu ?
Oublieux. Quand je suis concentré sur quelque chose, impossible de détourner mon attention, et en particulier de prêter attention à de simples problèmes matériels. Je travaille en étroite association avec mes collaborateurs. Disons que j'aime bien donner la direction à suivre et laisser les détails de l’opération aux autres.
Quels sont les disques de K qui se sont le mieux vendus ? Et le moins ?
Beaucoup se vendent peu et peu se vendent vraiment bien. Les singles par exemple vendent toujours entre 600 et 700 exemplaires. En ce qui concerne les albums, ce sont ceux de Lois, Heavenly, Built To Spill et Dub Narcotic qui sont partis le plus rapidement.
Le résultat des ventes te surprend-il parfois ?
Je cherche juste à. sortir des disques que je trouve bons et qu'ils suivent leur chemin. Si un disque peut vendre 1000 copies, très bien. Mais si un disque ne se vend qu'à 600 exemplaires, ce peut-être son optimum et à ce moment-là. il faut considérer 600 exemplaires comme une bonne vente. Nous cherchons juste à rendre la musique la plus accessible en lui assurant une distribution décente. Si un disque ne doit se vendre qu'à 600 copies, ça ne m'empêche pas de le distribuer. Le respect de l'artiste doit toujours passer en premier. Tous les disques de K reçoivent le même traitement et les mêmes faveurs.
L'échec d'un disque est-il de nature à mettre en cause la vie du label ?
Non étant donné qu'on envisage toujours le pire. On tâche toujours de diversifier les sorties, de ne pas mettre nos œufs dans le même panier.
The Halo Benders et Dub Narcotic ont tous deux un son très différent de celui de ton premier groupe, Beat Happenlng. Est-ce délibéré ?
Ces deux groupes sont partis de collaborations. Il est donc normal, dans la mesure où je joue avec des personnes différentes, que les groupes aient un son unique. Les musiciens qui font partie du Dub Narcotic seraient incapables de sonner comme Beat Happening. Pourquoi chercheraient-ils à le faire d'ailleurs ? Ils sont ce qu'ils sont, et c'est la raison pour laquelle j'ai choisi de travailler avec eux. Chaque collaboration est différente, donc chaque groupe est différent.
Mais n'y a t-il quand même pas une volonté de se détacher de Beat Happening ?
Je n’aimerais pas faire la même chose tout le temps. Bien que je sois persuadé que c'est justement ce que je fais, à savoir écrire ce que je pense être de bonnes chansons. Si je travaille avec un tel ou un tel, les morceaux vont prendre une orientation différente. Mais tous partent de la même idée de départ : écrire une bonne chanson.
Pour passer à un autre sujet : quand as-tu découvert le dub ?
En 1981. J'écoutais un peu de reggae auparavant, mais je ne comprenais rien au dub. Des disques comme ceux des Scientists ou d'Augustus Pablo m'ont mis le pied à l'étrier. Depuis, je n'ai pas cessé d'en écouter.
Les premiers singles du Dub Narcotic Sound System étaient publiés sans pochette. Par volonté d'anonymat ?
Non. Si les six premiers singles du DNSS étaient juste enveloppés dans une simple pochette en papier avec pour seule mention le nom du groupe, c'était justement pour qu'on les remarque. Ces disques détonnaient musicalement parlant par rapport à l'ensemble des productions du label : je voulais donc qu'ils s'en démarquent aussi graphiquement. J'aimais bien l'aspect artisanal de certaines productions jamaïcaines où le nom est juste imprimé au moyen d'un tampon. Je m'en suis inspiré.
Que penses-tu de Fortune Cookie Prize, l'album de reprises de Beat Happening sorti en 1992 ?
Je ne l'ai jamais vraiment écouté. Mais je suis touché par le fait que les gens aient pu être marqués par Beat Happening au point d'enregistrer cet hommage.
Que sont devenus les ex-membres du groupe ?
Ils sont restés dans les parages. Brett Lynsford joue depuis 7 ans dans un groupe très rock qui s'appelle D+. Un single et un album sont à paraître sur K. Heather Lewis s'est mariée. Elle habite Seattle maintenant, Je la vois moins qu'avant.. Nous n'avons plus beaucoup l'occasion de jouer ensemble.
Beat Happening peut-il se reformer un jour ?
En fait, nous ne nous sommes jamais séparés. Les gens s'imaginent que parce qu'un groupe ne joue plus, il est, considéré comme dissous. Mais Beat Happening ne s'est jamais conformé à aucun modèle. Un groupe est supposé répéter, puis donner des concerts, enregistrer un disque et enfin partir en tournée. Beat Happening n'a pas suivi les étapes dans cet ordre. S'il avait existé une quelconque autorité en matière de rock, Beat Happening n'aurait jamais eu droit au chapitre."
GUESTLIST: Lucio Battisti
"Lucio Battisti, c'est magnifique parce que c'est une autre façon de faire de la pop, tout comme Milton Nascimento ou Kraftwerk font de la pop qui ne ressemble à aucune autre parce qu'elle ne se comprend pas sans prendre en compte leur spécificité géographique. Chez Battisti, l'héritage italien (ce romantisme solaire et voilé) se mêle de plus en plus harmonieusement à ses influences anglo-saxonnes. Et puis c'est avant tout une histoire de lumière, quelque chose de doré et toujours en train de se terminer. En soi, c'est déjà mélancolique. Voilà, en gros, ce qui me touche chez lui."
Par Maxime Chamoux, (Please) Don't Blame Mexico.
+++ « Gli uomini celesti » (1974) +++
« Les hommes célestes », donc. Sur le papier ça peut faire un peu peur. Dans les faits, c’est l’une des plus belles chansons qu’il m’ait été donné d’entendre. S’il y a un adjectif qui traduit exactement ce qu’elle me fait ressentir, c’est « mordoré » : cette lumière précieuse de fin de journée (la fameuse « golden hour ») et cette sensation un peu mystique qu’il y a dans le fait d’écouter une musique exactement au moment qu’il faut. Si les hommes sont célestes, alors ces accords en intro sont solaires, ces envolées de claviers à la fin sont stellaires. L’idée de faire précéder le pont par un long break percussif est limpide malgré l’audace. Quant au voile devant la voix de Battisti, il est – au choix – divin ou nuageux.
+++ « Ancora tu » (1976) +++
Changement de style radical. On passe en deux ans des aspirations solaires et mystiques de Anima Latina au spleen synthétique et discoïde de La batteria, il contrabasso, etc. – qui, comme son nom l’indique, resserre drastiquement l’instrumentation autour de la section rythmique. « Ancora tu » est un énorme classique en Italie, de la trempe d’un « Foule Sentimentale » ou d’un « Vertiges de l’Amour », par exemple. Elle condense tout ce qu’on peut attendre d’un single romantique italien : une mélancolie kitsch mais voilée, de petits gimmicks kitsch mais poignants, un échec dans la volonté de groover kitsch mais assumé. « Ancora tu », regroupe tous les clichés que l’on veut, mais les transcende tous allègrement. Cette chanson est, à elle seule, une raison valable d’aimer l’Italie sans y avoir jamais vraiment mis les pieds.
+++ « I giardini di Marzo » (1972) +++
Je ne suis pas un très grand amateur des trois premiers albums de Lucio Battisti, de leur son un peu aigrelet et des influences anglo-saxonnes pas toujours très bien digérées. Je trouve que la singularité battistienne éclôt vraiment sur Umanamente uomo il sogno (1972) et plus encore sur « I giardini di Marzo ». On y découvre cette dimension « astrale », cette lumière de fin d’après-midi, ce son rond et enveloppant si caractéristique. Et puis l’astuce du riff génial qui arrive à mi-parcours et qui relance le morceau, que Battisti utilisera dans nombre de ses meilleurs morceaux (à commencer par « Il nostro caro angelo »). Il existe une version française de cette chanson mais je la déconseille."
+++ « Confusione » (1972) +++
« Confusione » est extrait de Il mio canto libero, sorti également en 72. La grande époque où les grands artistes publiaient deux grands albums la même année… On peut penser – souvent à raison – que les morceaux uptempo de Battisti ne constituent pas la meilleure partie de son œuvre : ça n’est pas vraiment sa spécialité et ils sont parfois un peu balourds. Je fais une exception pour « Confusione », dont j’aime beaucoup les idées de production, à commencer par ce tom complètement détimbré qui fournit un gimmick assez génial à cette pop song toute sèche. C’est très malin d’avoir donné un rôle quasiment mélodique aux percussions (guiro, cloches, shakers, etc.). Cela rapproche presque un peu le morceau de certains morceaux R&B du début des 00’s comme ceux, par exemple, de Timbaland ou des Neptunes. Et puis avoir utilisé tout un ensemble de cuivres pour seulement trois notes à la fin, c’est drôle."
+++ « Il mio canto libero » (1972) +++
"Toujours ces magnifiques accords de soleil rasant à deux guitares… La façon qu’a Battisti de construire cette chanson est un leçon : on sait qu’un grand refrain épique va arriver mais il veut nous faire patienter. Alors il ajoute des petites touches d’arrangements ici et là, subtilement, il se lance dans des ponts un peu lointains, il fait tout pour ne pas avoir l’air de ne penser qu’au refrain. Au bout d’un moment, notre attente du refrain a quasiment disparu et l’on pourrait rester dans ce couplet pendant des heures. Et puis finalement on se rend compte que le couplet était en fait un refrain depuis le début, et c’est encore plus beau.
NB : le son de batterie du Battisti de cette époque est absolument délicieux."
+++ « Il nostro caro angelo » (1973) +++
"Définitivement, il est toujours 18h45 quand on écoute Lucio Battisti. « Il nostro caro angelo » est l’un de ses grands classiques (il lui valut d’ailleurs longtemps un surnom – « notre cher ange » – en Italie). On y retrouve l’ampleur mélodique et la prédilection de son auteur pour les structures obstinées, jusqu’à la rupture. La rupture en question arrive à 1’40’’ – lorsque le piano prend le relais de la guitare électrique – et elle est lumineuse. Ensuite, c’est comme si la deuxième partie de la chanson ouvrait à elle seule une autre période de la carrière battistienne, plus « stellaire », où l’on sent l’influence d’une musique progressive digérée d’une manière très personnelle cette fois-ci. La grandeur de ce morceau réside aussi dans le fait qu’il est toujours très tenu : il ne vire jamais à l’épique un peu neuneu. Il faut être vraiment très fort pour réussir à donner autant d’espace à sa musique tout en conservant cet aspect très « écrit »."
+++ « Io gli o detto no » (1973) +++
J’aime beaucoup l’instrumentation de ce morceau (rhodes et congas principalement) qui crée quelque chose d’à la fois très intime et moderne. C’est une chanson très émouvante, qui touche très vite en plein cœur. Pourtant, quand on y regarde bien, sa construction est une fois de plus très particulière : on ne revient jamais exactement sur la partie à laquelle on s’on attendait. Je dois aussi avouer avoir un petit faible pour les breaks jazz-rock, quand la batterie arrive. Ils succèdent à des riffs de guitare extrêmement simples, j’aime beaucoup ce mélange.
+++ « Anima Latina » (1974) +++
Le plat de résistance de l’album du même nom. Un morceau qui résume à lui seul l’entreprise de Battisti en cette année 1974 : faire fusionner héritage de chanson italienne, pop progressive à la Pink Floyd et tropicalisme brésilien. C’est d’ailleurs cette dernière passion (et son joyeux bazar polyrythmique) que l’on entend le plus sur le morceau « Anima Latina ». Écoutez attentivement l’entrée de la section rythmique : les parties de batterie et de basse sont au-delà du contre-intuitif, et pourtant tout s’emboîte et finit miraculeusement par tenir debout. Ce morceau est un peu à Battisti ce que « Construção » est à Chico Buarque. Un chantier fourmillant, un édifice à l’équilibre précaire et magique.
+++ « Un uomo che ti ama » (1976) +++
Issu aussi de La batteria, il contrabasso, etc., ce morceau n’a en apparence rien d’exceptionnel. Il déroule inlassablement son rythme en pa-pa-pa-pam sur plus de 6 minutes. Ce fameux rythme en cocottes basse-batterie qu’on réentend beaucoup aujourd’hui et dont Dan Bejar s’est certainement beaucoup inspiré sur le superbe dernier album de Destroyer, « Kaputt ». Cette chanson n’a rien d’exceptionnel mais pourtant elle m’hypnotise totalement. J’aimerais qu’elle dure des heures, je voudrais que soit parcourue encore et encore cette autoroute de romance bon marché parfois zébrée d’échardes électriques en DI. Le genre de choses qui ne s’expliquent et qui vous remuent en profondeur.
+++ « Fanti un pianto » (1986) +++
Les années 80 et (pire encore) les années 90 n’ont pas été très artistiquement flatteuses pour Battisti. Sa pertinence est quasiment entièrement circonscrite aux années 70. Cependant, l’effort de songwriting est toujours présent et on déniche çà et là quelques pépites irrésistibles. J’aurais pu choisir « Prendila cosi » ou « Amarsi un po’ » mais « Fanti un pianto » est un peu plus méconnue et surnage dans la semi-naufrage qu’est son album Don Giovanni. Elle me fait beaucoup penser à « Week-end à Rome » de Daho, qui s’inspirait lui-même de l’esthétique battistienne. Elle sonne aussi comme une tentative de recoller au grand Franco Battiato, successeur certifié de Battisti et héros des 80’s italiennes. Bon, l’intro de ce morceau est dispensable, on ne va pas se mentir. Le reste est délicieux, je n’en démordrai pas.