Accord flexisécurité syndicats/patronat : ça va faire quoi d'être une marchandise ?
Pour les amis me suivent depuis presqu'un an, je reprends du service après mon mutisme survenu le lendemain de l'élection de Hollande. D'une part parce que je me suis engagé en prenant ma carte au parti de gauche (enfin) et d'autre part parce que le temps est une denrée rare pourvu qu'on souhaite nourrir ses propos d'analyses construites. Ce temps, je l'ai exclusivement dédié au parti depuis ce mois de mai. Je reviendrai sur mon engagement auprès du parti de gauche. Pour l'instant, place à l'accord signé par quelques syndicats avec le MEDEF il y a moins de 48h. Rappelons que la CGT et FO se sont catégoriquement opposées au texte.
Vous pouvez retrouver l'intégralité du texte en ligne sur le site des échos par exemple :
I) "De la méthode et de la concertation" disaient-ils !
Tout d'abord, reprenons la méthode : le pouvoir exécutif (gouvernement Ayrault + président Hollande) se dédouane de participer aux débats en convoquant des rencontres entre les partenaires sociaux. Oui, cela paraît louable : laissons les principaux intéressés prendre des décisions ensemble ! Ca fait toujours l'effet princier de celui qui n'impose pas, ça achète en quelque sorte la paix sociale, ça marque la rupture avec Sarko et surtout, ça permet de ne pas être responsable des conséquences néfastes qui arriveront. Là où le pouvoir exécutif du PS (et EELV) a profondément tord, c'est que lorsqu'on se dit de gauche et qu'on décide de réunir les partenaires sociaux, on a quand même la conviction d'aider les représentants du peuple "de base" contre le haut patronat qui se gave depuis tant de temps ! C'est quand même incroyable de se féliciter de laisser les ouvriers et salariés aller seuls au charbon contre un patronat qui a le vent en poupe depuis 15 ans avec la machine Sarko et le traité européen dans ses filets ! Est-ce réellement un équilibre dans le rapport de force ? C'est donc ça combattre la finance à la méthode "Hollandréou".
A mais oui, j'oubliais l'essentiel ! Le PS, qui assume enfin ses postions socio-libérales, ne croit pas en la lutte des classes et pense que la solution viendra du "choc de compétitivité" si vanté par le rapport de Louis Gallois qui, pour l'anecdote, s'est adressé à Serge Dassaut en commission du sénat cette semaine comme suit : "comme le dit Serge, euh [rire embarassé], Monsieur Dassaut. Il faut dire qu'on se connaît depuis tant d'années !". Je t'invite ami lecteur à revoir le débat entre Mélenchon et Cahuzac (ministre du budget) sur http://boulogne-calais.pg62.fr où Cahuzac annonce : "la lutte des classes, je n'y ai jamais cru". On notera toute l'estime de ces gens élus par la gauche et qui, en plus des 4 millions de voix qu'on leur a donné pour faire sauter Sarko et valider notre programme, ne savent même pas que leurs propres militants PS sont pour l'essentiel bien loin de ce principe libéral ! Ils font le pari de tromper leur propre camp. Des déçus, il y en a, il y en aura et heureusement pour eux, nous serons là pour les accueillir en frères de classe ! La solidarité, chez nous on connaît.
Pour en finir avec la méthode, mettons nous dans la tête de ces syndicats qui ont participé, bon gré et surtout mal gré, à ces 'négociations' biaisées. Deux choix par défaut s'offraient à eux : ne pas signer coûte et coûte et endosser le rôle du bloqueur social de service : celui jamais content que ce soit le MEDEF devant lui ou le pouvoir exécutif faussement à gauche. Ou bien signer coûte que coûte en essayant de se satisfaire d'un petit paragraphe sur les quelques 24 pages et sauver les apparences en ne communiquant que la dessus. C'est pourquoi la CFDT, CFE-CGC et CFTC ont signé l'accord en baissant la tête à la sortie alors que la CGT et FO ont rejeté en bloc ce texte. Ne parlons même pas du MEDEF qui est sorti radieux de ce "dialogue" ! Il est donc un point essentiel qui faut noter ici : c'est une fois de plus un abandon de démocratie et une fuite de responsabilité des détenteurs du pouvoir qui n'usent pas de leur mandat du peuple pour peser sur les décisions influençant en profondeur l'organisation du monde du travail. Regardons de plus près le contenu.
II) Flexisécurité : vieille recette sémantique pour haut patronat alléché
Contraction de "flexibilité" et "sécurité" de l'emploi, l'idée du patronat (rappel : pas le pauvre artisan dirigeant une PME avec 2 ouvriers !) est de faire appel au sacrifice réciproque en cette période dite de la crise. Depuis 2008, la crise est installée dans toutes les têtes, avec les premiers arrivants sur le marché du travail appelés "génération de la crise" etc. Bien sûr, personne ne se risque à analyser cette crise au-delà des mots, tant sur le terrain financier que de la responsabilité etc. (sauf au front de gauche bien sûr). Le haut patronat fait donc du chantage aux salariés en partant du principe que tout le monde doit se sacrifier pour sauver l'emploi. Mais au fait, ce n'est pas eux qui devrait le faire l'emploi ? N'est-ce pas eux qui construisent des stratégies de développement ? Qui boursicotent et accumulent les richesses comme jamais dans l'histoire de France et de la civilisation humaine ? Et ils osent demander quelque sacrifice que ce soit à ceux qui la produisent réellement ? Ca ne manque pas de toupet déjà !
Mais bon, bien servis par des médias et un rouage d'endormissement à la hauteur de la fureur qu'ils déferlent sur le front de gauche, ils osent quand même. Ainsi, le deal est le suivant : si tu veux garder ton emploi alors il faut accepter d'être mobile, de réduire ton salaire si le carnet de commande est bas, de te former individuellement pour t'adapter à l'évolution et en contrepartie, on ne licenciera pas (ou peut être pas). Sinon, on licencie quand même. Remarquez aussi cette influence sociétale qui se répand depuis quelques années avec le dogme de "c'est la modernité ... il faut s'adapter ... à l'aube d'une nouvelle ère ... avec les moyens technologiques actuels ... le progrès ..." . Est-ce le progrès que de remettre en cause la sédentarité de l'espèce humaine ? Berceau de la construction familiale et sociale ? Oui, nous en sommes là. Cet accord amorce tacitement un changement de la nature de la société et de son organisation sociale toute entière.
Imaginons : j'ai moins de 30 ans, je sors de mes études, j'aspire à être indépendant, à construire une famille (avec quelqu'un du sexe qui me sied le mieux d'ailleurs !), à me loger dans un "chez moi", à regarder un peu plus en avant qu'au lendemain, à chercher de la sécurité et de la stabilité à long terme. Et bien ce ne sera plus possible. Pourquoi ? Parce que trouver un emploi est difficile. Ca on le sait. Mais une fois trouvé, combien de temps disposerai-je devant moi ? 2 ans, 5 ans maxi ? Puis-je devenir propriétaire ? J'achète ma maison ou mon appartement avec un crédit de 30 ans sans savoir si je bosserai encore dans le coin dans 3 ans ? Je fais des enfants ? Déménager, trouver une école, profiter de l'expérience de mes parents et mes proches pour m'accompagner alors que dans 3 ans, faudra peut-être bouger ? En plus, il ne s'agira pas de bouger une seule fois mais bien sur toute la carrière ! Vais-je tenir à ce rythme toute ma vie ? Avec une retraite annoncée comme condamnée ? Dans des cartons, de lieu en lieu, sans racine, sans libre arbitre ?
Je m'arrête là dans la vision d'horreur de la société où les flux de personnes augmentent à mesure que la vie simple s'éteint. Je n'aborde pas la hausse des divorces quand la question est doublée entre la femme et l'homme qui travaillent tous les deux, la question de l'individualisation à outrance qui rompt le contact humain (changement de collègues de boulot sans cesse), la question de l'expiration des compétences (vous apprenez un travail puis vous jetez votre savoir-faire pour vous 'adapter') etc. Le patronat voit ça d'un bon oeil : il se concentre sur les tâches des différentes postes de l'entreprise et ne cherche pas à améliorer les conditions de travail ou la prise en charge de la pénibilité etc. il suffira, si le poste est mal fichu d'invoquer une tournante de salarié à ce poste ou bien de licencier sans crainte des prud'hommes. Marchandisation de l'humain contre progrès social, vous comprenez ?
A oui, ils ont bien pensé leur coup quand mêmes ces oligarques. Faudrait pas les prendre pour des abrutis non plus ! Le volet formation me tient particulièrement à coeur. Je suis enseignant et V.Peillon se montre très discret dans le B.O. de l'éducation Nationale et sa 'refondation de l'Ecole' depuis qu'il est au pouvoir. Bizarre pour une alternance politique de ne pas mettre le paquet tout de suite, de lancer les grandes lignes avec force et détermination et d'enfin construire l'Ecole et la société selon un schéma de gauche tant attendu ! Non non, statu quo à l'exception d'un projet de loi sur la refondation de l'Ecole écrit début décembre et qui traîne dans les cartons, visiblement peu pressé de le soumettre au débat démocratique. Quand on voit le volet sur la formation continue de cet accord flexisécurité, on comprend que le l'Ecole va s'aligner trait pour trait aux volontés du MEDEF. Je m'explique :
D'une part, dans le projet "refondons l'Ecole", on lit dans l'article 3 qui donne la ligne directrice : "Il [le service public de l'éducation] les [les élèves] prépare à une formation tout au long de la vie" je vous passe les détails techniques qui s'en suivent si ce n'est l'individualisation des parcours, la validation de compétences des élèves tout au long de leur 'formation' (et oui, la scolarité est old-school, la modernité parle de formation. Quand va-t-on parler de 'centre de formation pour la jeunesse ' et non plus de 'collège-lycée' ?). Si cela vous intéresse, on pourra reparler du traité européen qui a commandé des quotas dans les orientations des élèves selon les niveaux de qualification (tant de % de niveau bac, tant de % de niveau techniciens etc.). Même l'orientation et l'écriture des programmes scolaires sont soumis au diktat des financiers et autres accumulateurs.
D'autre part, dans l'accord flexisécurité, il est prévu la création d'un compte personnel de formation. Sorte de permis par points donnant droit à la formation. Rechargeable, 'dépensable' etc. Belle mise en concurrence de salariés entre eux : tu veux cet emploi, donc va faire ta formation et t'enrichir de compétences (utiles 2 ans bien sur). Tu n'as pas eu cet emploi ? Mais as-tu fait la bonne formation ? As-tu les compétences requises dans ton compte ? L'entreprise va mal, il faut redéfinir ton poste : oh dommage, tu n'as plus de point pour accéder à la la formation nécessaire. Ce n'est pas grave, fais tes cartons, on en a un autre qui arrive à ta place mais pars en paix : l'entreprise est sauvée, c'est l'essentiel !
III) Rapports de force et négociations individuelles : retour au moyen-âge ?
C'est une atteinte grave au rapport de force que contient cet accord. Imaginez-vous qu'à chaque point technique, non accessible à la plupart des gens lisant cet accord, il est stipulé que les négociations se feront branche par branche de travail, au mieux, et entreprise par entreprise voire même directement entre le salarié et la direction. C'est pourquoi le MEDEF est si ravi, il obtient ce qu'il voulait depuis des années : casser le syndicalisme et l'alliance massive de salariés puis avoir des garanties afin de contourner le pouvoir judiciaire et le code du travail (c'est le cas dans les garanties pour le patronat de pouvoir contourner le droit du travail dans des procédures de licenciements économiques). Le patronat a donc les mains libres. Dernier point : la soit disant participation des salariés dans les décisions du conseil d'administration ou de stratégie des entreprises.
J'ai pris ci-avant le rôle d'un jeune de 30 ans arrivant sur le marché du travail, prenons maintenant le rôle des décideurs stratégiques d'un grand groupe. Avec cet accord, je dois présenter aux membres ultra-minoritaires des salariés (qui ne doivent pas être représentant du personnel ou délégué syndical, tiens tiens !), l'état des investissements, des stratégies adoptées, du plan de formation etc. Heureusement, cet accord me permet dans contrepartie de classer comme confidentiel tout élément déterminant dans la stratégie du groupe, selon mes propres critères. Je classe donc comme stratégique et confidentiel les éléments occultes sur les dividendes et réinvestissements, faut que je couvre mes amis. Par contre, j'ai tout intérêt à communiquer des mauvais chiffres. Ca me permet d'une part de faire appel à la flexibilité à outrance, de licencier sans dédommagement ou recours judiciaire ennuyeux ou plan social emmerdant, de présenter un plan de formation pour le turn-over et l'adaptation des postes immédiatement en fonction du carnet de commande à très court terme etc. Et en plus, je passe pour un patron qui prend à coeur le bien de l'entreprise et des salariés en m'engageant dans une négociation salarié par salarié des baisses de salaire temporaires etc. Bref, je suis aux manettes et je bouge, je suis donc crédible.
Voici ce que les actionnaires gavés, les haut patrons jamais rassasiés et les oligarques anti-démcratiques ont prévu pour le marché de l'emploi, pour vision de la société et pour avenir de la nouvelle génération. Ce billet est long et n'aborde même pas les problèmes liés au désastre de qualité de l'appareil de production, des effets écologiques dévastateurs etc. C'est pourquoi le parti de gauche, en plus de dénoncer ce système macabre de toutes ses forces, continue plus que jamais à penser un modèle optimiste, faisable et en adéquation avec les valeurs fondamentales de la gauche historiques avec les assises de l'écosocialisme.