... le monde des Moustachus perdait son Petit père des peuples. Le 6 mars 1953, peu avant minuit, après plusieurs jours entre la vie et la mort, mourait Iossif Vissarionovitch Djougachvili, plus connu sous le nom de Joseph Staline.
La mort a été annoncée par l'Agence France Presse qui signait avec ce laconique télégramme un immense scoop: "Staline décéda".
Ceux qui sont familiers avec le style agencier s'étonneront de l'emploi du passé simple. Coup de stress? Changement de cap éditorial? Je vous rassure: il s'agissait juste d'une mesure permettant de payer moins cher l'envoi dudit télégramme: "Staline est décédé", ça fait un mot de plus, merci la langue française.
(Staline, à ce moment-là, il n'en avait plus grand chose à faire des logiques impérialistes d'économie)
Aujourd'hui, le web est gratuit, les pixels s'allient joyeusement pour former du passé composé autant que vous voulez, mais les pages nécro des journaux sont bien trop remplies ces derniers jours (Chavez, Savary, le restaurant d'IKEA, etc) pour que l'on se soucie d'évoquer l'incroyable émotion qu'avait suscité le décès du terrible Géorgien.
Par émotion, j'entends larmes, "émeutes de l'adoration", cortège funèbre d'une foule noire de deuil, et sombres rumeurs qui agitent Moscou.
Car c'était avant qu'on ne découvre son dark side - jusqu'à la déstalinisation amorcée en 1956, le monde enrobait encore Staline d'une guimauve écoeurante, malgré quelques doutes sur l'utilité des procès des blouses blanches (Дело врачей) et autres broutilles.
Allez zou, oublions Chavez et autres cadavres du jour, revenons soixante ans en arrière histoire de tirer la moustache du Petit père du goulag.
Pas mal, le coiffeur familial
LA MORT (extraits d'un article de Jacques Parrot, mais je n'ai pas retrouvé le titre du journal)
Svetlana, la fille chérie de Staline, appelle à Kountsevo, sa datcha où il a invité ses camarades Malenkov, Beria, Boulganine et Khrouchtchev.
"On lui répond qu’ “il n’y a pas de mouvement”, ce qui signifie que Staline n’a pas donné d’ordre et comme, dans ce cas, il est interdit de le déranger, Svetlana n’insiste pas.
Ce n’est que plus tard dans la soirée que Malenkov, Beria, Boulganine et Khrouchtchev sont alertés par un officier de la garde: il doit se passer quelque chose car Staline n’a pas sonné pour réclamer son dîner. Les quatre se précipitent et trouvent leur maître dans sa chambre, gisant tout habillé sur un tapis. Il a eu une attaque. Les médecins, convoqués aussitôt, sont formels: aux trois-quarts paralysé, privé de la parole, Staline est perdu. Si par miracle il survivait, ce serait à l’état d’infirme total."
L'ANNONCE (source: Agence Itar-Tass)
“Dans l’après-midi du 5 mars, l’état général du malade s’est encore aggravé, la respiration est devenue superficielle et saccadée. Pouls 140-150, à peine perceptible. A 21h50, I.V. Staline décédait des suites d’une insuffisance sans cesse grandissante du système respiratoire et des vaisseaux cardiaques.”
Signé: le ministre de la Santé de l’URSS: Tretiako
le chef de service de la santé du Kremlin: Kouperine.
LA RÉACTION (magnifique article du Monde du 6-7 mars 1983, "Le Jour où mourut Dieu le père")
"Ce mercredi-là, comme chaque matin, je commençai ma journée - elle s’annonçait belle: la neige scintillait sur les toits - en enclenchant le bouton Moscou de ma radio. Une voix de Jugement dernier en jaillit. Lévitan, le speaker des nouvelles mémorables, clamait: “Grave maladie du camarade Staline... Dans la nuit du 1er au 2... Hémorragie cérébrale... Régions vitales du cerveau... N’a plus sa conscience...”
(...)
Des semaines durant, diatribes dénonciatrices et meetings enflammés avaient préparé l’opinion au pire. Mais Staline malade, gravement malade, surpassait le pire. Et rien ne le laissait prévoir. Sur ses portraits, il demeurait inchangé: à peine un peu grisonnant. La foule qui l’avait aperçu, en chair et en os, lors du défilé sur la place Rouge, le 7 novembre, était unanime: rarement, il avait paru en forme aussi excellente, lui qui d’ordinaire, s’arrangeait pour aller, à cette date, passer les vacances dans sa chaude Géorgie. N’était-ce pas d’ailleurs un scandale pour la raison qu’il eût été frappé d’une attaque comme un simple mortel?
Staline jeune - hélas, le communisme a mal vieilli
Tout le jour, Radio-Moscou ne donna que de la musique austère coupée par des relectures du communiqué, ainsi que d’un bulletin de santé aussi peu rassurant. Les passants s’affairaient sombrement. Dans le métro, les voix se feutraient. Les églises étaient combles: on priait pour la guérison. A la synagogue aussi.
(...)
En Géorgie, on s’épinglait une image du défunt sur la poitrine, comme on fait pour les morts de la famille. A Moscou, éclatèrent les émeutes de l’adoration. Quand Dieu est mort, tout est permis. (...) On estime à quinze cents le nombre de morts que causa la mort de Staline."
LA RUMEUR (1er mai 1964, dépêche de l'AFP)
"Pour la première fois aujourd’hui, une source communiste, en l'occurrence albanaise, a affirmé que la dépouille mortelle de Staline a été brûlée , et ce sur l’ordre de M. Khrouchtchev.
(...)
Que s’est-il passé exactement avec la dépouille du dictateur défunt? a-t-elle été inhumée dans son cercueil de verre, ou bien le cors [sic!] de Staline a-t-il été effectivement brûlé, rien n’a été dit sur ce point du côté officiel soviétique."
LE BONUS (Entrevue entre Eric A. Johnson et Staline, parue le 10 janvier 1945 dans Paris-Presse)
"A peine le Maréchal s’était-il assis qu’il prit un crayon rouge et se mit à griffonner sur de larges feuilles de papier blanc. Durant tout l’entretien, il dessina des loups, des petites filles, des châteaux, des formes géométriques, couvrant les pages les unes après les autres. (...)
- Hitler, dit-il, a fait quelque chose de bien: il a réuni le peuple américain et le peuple russe. Nous ne devrons jamais permettre que quelque chose nous sépare. Nous devrons collaborer après la guerre.
Puis il reprit:
- J’aimerais bien faire des affaires avec des businessmen américains. Vous autres, vous savez ce que vous voulez."
Photos: archives, ou sur instagram: maxseddon et russiabeyond.