Eh oui, je continue mon plongeon dans l’œuvre de Jón Kalman Stefánsson... et j’ai lu Ásta.
Lecture acrobatique et émouvante. La narration est totalement éclatée, tant sur le plan temporel que des locuteurs. On a clairement du mal à suivre, mais on s’accroche parce qu’à chaque fois on est le souffle court, suffoqué de surprise ou d’émotion. Je me demande s’il n’a pas inventé ici le thriller existentiel, en quelque sorte.
Comme d’habitude, le trivial et le sublime, l’action et le commentaire déboulent en même temps dans la phrase et nous emportent. Parfois, le narrateur, malicieux, nous glisse un « mais on sait si peu de choses » quand un personnage fait une erreur ou que les raisons d’une action apparaissent impossible à expliquer.
N’empêche que c’est drôlement bien ficelé même si le souffle ample de la narration laisse croire au naturel. Depuis le sol, Sigalvid, qui vient de faire une méchante chute, raconte, par bribes, sa vie, ses amours, ses filles, et particulièrement Ásta, au prénom prédestiné à l’amour, qui pourtant eut une vie pleine de tourbillons et de déchirures. On brûle de comprendre ce qui s’est passé pour que ce bébé né d’un amour fou dans la joie et le bonheur soit soumis ensuite à tant d’abandons ou de séparations brutales.
Le passage que j’ai préféré est le récit du séjour d’Ásta dans une ferme paumée parmi les fjords de l’ouest, séjour censé la remettre d’aplomb après des frasques adolescentes. Là, au cœur de la nature dure et âpre, au milieu d’un groupe de bric et de broc, le fermier taiseux, sa mère quasi démente, un jeune homme à l’âme ancienne, Ásta apprend tout. Le pouvoir des mots, le pouvoir du silence, la solitude mais aussi la confiance, le travail, le désir, et, évidemment, l’amour. Cette expérience cruciale fonde son avenir, avec les douleurs en train de se former comme des nuages au-dessus de sa tête (le sort de la nourrice m’a beaucoup émue). Ces quelques mois scellent son destin amoureux, brûlant, intense et douloureux.
Jón Kalman Stefánsson sait raconter une histoire, ou plusieurs en fait, ça c’est sûr. Il s’y entend. C’est cru, âpre, sensuel et bouleversant. Et chaque page est intense.