🏃♂️ Foulées, douleur & endorphine
Un mot qui claque comme un étendard, un mot qui fait trembler les jambes et briller les yeux de ceux qui courent.
J’ai affronté cette distance pour la première fois au printemps 1996.
C’était à Belfast, dans une ville encore coupée en deux, catholiques d’un côté, protestants de l’autre. J’avais 22 ans, des illusions plein les poches et une naïveté presque touchante.
Mon équipement était sommaire, comme mes chaussures : des Asics sans gel ni amorti.
Pour me préparer, je ne pouvais compter que sur quelques magazines en anglais. Pas d’internet, pas de réseaux sociaux, pas de vidéos explicatives. Rien.
J’y suis allé à l’instinct, comme on plonge dans l’eau froide sans réfléchir.
J’ai tapé le fameux « mur » des 30 kilomètres — enfin je crois. Le parcours était en miles et, au fil de l’effort, je n’arrivais plus à convertir quoi que ce soit. Il faut dire qu’il n’y avait pas non plus de ravitaillements, ou un dans mon souvenir à la moitié.
J’ai franchi la ligne en 280 minutes, à l’agonie, vidé, lessivé.
On m’a tendu un tee‑shirt bleu sans manches — estampilé « finisher » — et une pinte de Guinness que j’ai aussitôt vomie.
J’ai remis ça trois fois.
Un dossard gratuit à Paris en 1999, en plein service militaire sans préparation.
Puis Paris en 2016 grâce à Nomade Aventure et à son pdg Lionel Habasque.
Je n’ai jamais couru sous les 4 heures.
J’ai explosé à chaque fois, me cognant au mur du 30e comme à une fatalité personnelle.
Mais j’ai fini. Toujours.
Ce matin, rive gauche, j’ai aperçu au loin les marathoniens de l’édition 2026.
Le marathon est devenu tendance, presque un rite urbain.
Les inscriptions coûtent une petite fortune.
Les chaussures ont des semelles épaisses comme des matelas et des lames de carbone pour les obsédés du chrono.
Moi, je courais avec l’ami Rodolphe, à 6’30 au kilomètre.
Une allure de tortue, oui.
Mais une tortue qui souffrait atrocement des muscles, qui tentait de dompter la douleur, de la comprendre, de la traverser.
Et puis l’endorphine est arrivée.
Cette vague chaude, presque euphorique, qui te lave de tout.
J’étais heureux. Simplement heureux.
Content d’en finir en deux heures.
Je ne regarde plus mon chrono.
Je ne me mens plus sur mes performances déclinantes.
J’ai dû faire le deuil de mon passé de sportif — enfin, de ce que j’ai cru être.
Je n’ai jamais été un champion, juste un gars qui a poussé ses curseurs pour voir jusqu’où il pouvait aller.
Je n’ai plus fait de compétition depuis quatre ans.
Et pourtant, ce matin, sous un ciel parisien clément, porté par les clameurs du public massé dans les rues, j’ai cédé à la proposition de Rodolphe, en pleine préparation du marathon de Nantes.
Je vais faire avec lui le prochain Paris‑Versailles — s’il reste des places.
Seize kilomètres, une côte redoutable près de la forêt de Meudon.
La fameuse côte des Gardes, que tous les Parisiens et Franciliens connaissent.
J’ai envie, même à 8 km/h, de redevenir un super‑héros.
Un super‑héros modeste, certes, mais capable de repousser ses limites, à défaut de pulvériser les chronos.
À 52 ans, on devient un coureur sage.
Un coureur qui sait que la victoire n’est plus dans le temps affiché, mais dans la capacité à continuer, encore et encore, malgré tout.
À multiplier les foulées, aligner son souffle, battre la mesure avec ses bras pliés pour s’aider, et aller au bout de l’effort malgré la douleur, puis les douleurs.
Ainsi va la vie d’un coureur après 35 ans de pratique…
Foulées, douleur, & endorphine : un triptyque éprouvé.
Tout est là. Et ça suffit.