J’ai quelquefois l’impression que la nécessité d’achever est devenue, en quelque sorte, une fin en soi. Je pense aux buts que j’ai visés lorsque j’ai débuté, à la confiance avec laquelle je me proposais d’accomplir une œuvre véritable. Tandis que j’étais occupé à ce travail, le monde s’est chargé de mille fois plus de destruction. C’est de la destruction retenue, mais cela fait-il une différence ? Pourquoi cette obsession qui me dresse contre toute destruction, comme si j’étais nommé protecteur du monde ? Que suis-je donc, moi-même, pauvre, impuissante créature qui perd, l’un après l’autre, les êtres aimés ; incapable même de garder en vie ce qui lui est le plus propre ; naufrage de tous les côtés et gémissements lamentables ! À qui suis-je utile avec cette inébranlable obstination ? À qui est-ce que je rends service ? Rien ne m’est resté, que cette obstination. Des hommes nouveaux glissent sur moi ; les paroles et les entretiens nouveaux m’échappent, encore le passé est-il resté vivant jusqu’à présent. Quand la désagrégation se saisira-t-elle de lui ? Il ne me restera plus rien du tout et je serai toujours là, debout – un bambin qui, pour la première fois, s’est mis sur ses jambes – et je hurlerai de toutes mes forces : non ! Elias Canetti, Le Territoire de l’homme, Éditions Albin Michel, 1978














