Il est un temple que plus personne ne visite, depuis bien des années. Un temple baigné de lumière et de végétation. On a oublié la couleur des dalles au sol, grisées de poussière. Le lieu est haut, étroit et rectangulaire, un grand livre fermé. Personne ne le sait, mais j’y passe mes heures. J’y étale un drap, près du mur couvert de mousse, juste là où, à midi, se pose le plus fin et vif rayon de soleil, pénétrant le toit brisé. Dans ce faisceau, les minuscules insectes ailés sont d’incandescents flocons. Je m’adosse contre la pierre chaude, et dans les pages d’un roman je me perds.
C’était le temple d’un tigre, perdu depuis longtemps. Loin des siens, de sa tanière, loin de ce palais construit par l’homme. On le dit mort, réincarné peut-être, monté au ciel, en nouvelle divinité. Seule dans cette lumière je me surprends a espérer qu’il revienne. Et si je devais en mourir, morceau de chair entre pattes d’or, je serais pour toujours à la terre, et au temple toute entière. Les femmes du village me veulent mère, moi, qui me sens si sauvage. Le fauve, enfin, pourrait me reprendre à ces lois insensées.
Les gens ne visitent plus ce temple car ils ont mieux à faire. Construire et s’étendre et apprendre et produire. Ils ont donné des noms nouveaux aux lieux et aux enfants, sur des écrans ils se rencontrent, s’éduquent, et se mentent. Le temple lui, se denue de sens, le serpent rampe, le singe arpente, ombre, proies et eau pour seules valeurs, et ils ont peu d’intérêt pour moi. Et j’attends le tigre, mais le tigre est le temple. C’est son indifférence, ces murs hantés de silence. Et j’aimerais qu’il me mange. Mais en son absence, déjà, c’est le temple qui me dévore.