Chamoun
Cette année-là, dès le début du mois de juin, une canicule effroyable s’abattit sur l’Orléanais. Le blé devint jaune et craquelé, la terre se fit dure comme de la roche. Les animaux de la forêt disparurent. Les rues se vidèrent de toute présence humaine. Et un œil unique se dressa, gigantesque et monstrueux, au milieu du bleu métallique du ciel.
Ce fut d’abord une femme de quarante ans qui rentrait chez elle par les sentiers. On la retrouva dans le fossé, son vélo renversé à côté d’elle, sa jupe relevée, sa culotte arrachée. On l’avait violée et étranglée – dans cet ordre. Quatre jours plus tard, dans les environs de Lorris, une autre femme, vingt-sept ans, qui était descendue de sa voiture pour ramasser des champignons sous un chêne, subit le même sort, sauf que cette fois on lui fracassa le crâne à coups de pierre. La psychose s’empara du département. Six jours encore, et ce fut le tour d’une gamine de quinze ans, dont le viol fut d’après l’autopsie particulièrement atroce, avant qu’elle ne finisse elle aussi assassinée par strangulation, alors qu’elle revenait de l’école en longeant la Loire du côté de Chécy.
Vers dix heures du matin, un coup léger frappé à la porte arracha Michel Chamoun à un sommeil alcoolisé. Un instant désorienté, son cœur fit un bond de dix ans et il fut de nouveau à Beyrouth, et l’on venait le relever de son tour de garde, en haut d’un immeuble en ruine, alors qu’au dehors s’abattaient les roquettes du Hezbollah. Il enfila un peignoir, ouvrit la porte, et de nouveau le même sentiment d’irréalité l’envahit: sur le seuil se trouvait une fille arabe, en tenue de sport et queue de cheval. Ses yeux en amande, qui adoucissaient un visage où trônait un nez un peu trop busqué, le fixaient avec une intensité où il crut voir un mélange de peur et de fascination. Avant même qu’elle ouvre la bouche, Chamoun avait déjà deviné deux choses : la première, c’est que ce n’était pas une Libanaise mais une Maghrébine ; la seconde, que c’était un flic en civil. Alors il se rappela qu’il était en France, loin de la guerre, loin des bébés arrachés au couteau du ventre de leur mère et cloués aux portes des maisons.
- Lieutenant Chamoun ?
- Qui le demande ?
- Je suis le sergent Ayoub, dit-elle en tendant une main légèrement molle qu’il finit néanmoins par serrer. Je viens de la part du commissaire Grandet. Il n’arrivait pas à vous joindre.
- Qu’est-ce qu’il veut ?
- Il voudrait vous parler. Il vous invite à dîner demain soir.
Elle lui tendit un morceau de feuille quadrillée où était inscrit au stylo-bille, de l’écriture nerveuse et serrée de Grandet, le nom du restaurant : Le Sénéchal, suivi d’une adresse quelque part dans Orléans.
En même temps qu’il lisait, Chamoun, du coin de l’œil, observa une nouvelle fois cette fille qui soumettait visiblement son corps à un entrainement très régulier, si on en jugeait par cette poitrine opulente et ferme qui pointait sous un t-shirt d’un blanc immaculé, et qu’il voyait se soulever légèrement à chacune de ses inspirations.
Soudain, par jeu, il utilisa l’arabe pour lui demander quel était son prénom. Sur le visage de la beurette se dessina une mimique de surprise, puis elle sembla réfléchir quelques secondes. Chamoun comprit qu’elle devait d’abord traduire mentalement ses paroles en français afin d’en saisir le sens.
- Samira, Lieutenant, finit-elle par répondre en le gratifiant d’un grand sourire qui éclaira son visage.
Il fit le geste de consulter sa montre et constata qu’elle n’était pas à son poignet.
- Quel jour sommes-nous ? Mercredi ?
- Non, c’est lundi, lieutenant, répondit-elle, l’air surpris une nouvelle fois.
- Ah, oui. Très bien. Bon, et bien, dites au commissaire que je viendrais. Bonne journée, sergent.
- Bonne journée.
Elle s’en alla, mais lui resta dans l’encadrure de la porte. Elle se retourna et vit qu’il la regardait, et de quelle façon il la regardait. Pendant une demi-seconde, il lui sembla voir s’esquisser un sourire sur ses lèvres. Puis elle partit pour de bon.
Il referma la porte et alla ouvrir la fenêtre. L’air brulant le frappa avec d’autant plus de violence que cela faisait quatre jours qu’il n’était pas sorti de sa chambre climatisée.
Il alluma une cigarette et contempla la Loire qui passait, trente mètres plus bas. Il vit Samira sortir et traverser la rue jusqu’au pont qui enjambait le fleuve et qui menait à Poilly, et, plus loin, vers les forêts de la Sologne. Elle avait la démarche joyeuse de quelqu’un qui vient de s’acquitter d’une corvée pénible. Elle monta côté passager dans une voiture de police garée en double file qui démarra aussitôt. Il ne put voir qui était le conducteur. Le véhicule prit la route qui longeait le fleuve et disparut.
Son regard se déplaça encore un peu plus haut sur la gauche, vers le château. Il avait dû être une forteresse imprenable, jadis, dressé sur son monticule, prêt à jeter ses cavaliers et à faire tirer ses archers face aux envahisseurs. Puis les envahisseurs avaient disparu au fur et à mesure que s’imposaient la civilisation, la rationalité, l’administration, le christianisme, la royauté puis la république. La forteresse s’était affaissée en château de plaisance, les pointus s’étaient arrondis, les archers avaient troqué leur carquois contre le boulier du commerçant. Une ville avait poussé, une ville à l’écart de l’histoire, presque oubliée de Dieu et des hommes, une sous-préfecture paressant sur les bords de Loire comme une loutre repue et bedonnante.
Alors la banlieue était arrivée, venue du Nord, et s’était jetée sur sa proie.












