Trois piĂšces Ă dĂ©couvrir de lâAllemand Fassbinder
Un article du Guardian a rappelĂ© Ă ma mĂ©moire le gĂ©nie dâun cinĂ©aste, rĂ©alisateur, metteur en scĂšne et dramaturge allemand controversĂ© : Rainer Werner Fassbinder.Â
Jâai dĂ©couvert Fassbinder au lycĂ©e avec lâune de ses piĂšces créée en 1968, Katzelmacher, traduit par Le Bouc, en français. Lâun des plus prolifiques crĂ©ateurs de films et dâoeuvres théùtrales dans lâAllemagne dâaprĂšs-guerre naĂźt en 1945, prĂšs de Munich. Il meurt en 1982, Ă seulement 37 ans, laissant derriĂšre lui une oeuvre exigeante, engagĂ©e, aujourdâhui encore mise en scĂšne, Ă©tudiĂ©e, dĂ©cortiquĂ©e. Â
Un ĂȘtre âdĂ©chirĂ©â, âcompliquĂ©â.
Fassbinder est un crĂ©ateur insatiable tombĂ© dans le chaudron du monde théùtral, Ă 19 ans. En 1964, il arrĂȘte ses Ă©tudes et sâinscrit au Studio dâart dramatique Leonhard Ă Munich. Plus tard, il rejoint le groupe munichois de âlâAction-theaterâ qui deviendra en 1968 âlâantiteaterâ aprĂšs sa dissolution. Il y apprend le mĂ©tier de metteur en scĂšne, le jeu dâacteur et lâart théùtral. Câest avec ce Collectif  de âlâantiteaterâ, que âFassbinder rĂ©alise la presque totalitĂ© de son travail théùtral, câest-Ă -dire, sur quatre annĂ©e, huit piĂšces, huit adaptations, sans compter aussi quatre jeux radiophoniques et quinze filmsâ, explique Philippe Ivernel, spĂ©cialiste du théùtre allemand, dans âThéùtre de R.W. Fassbinderâ, postface du livre recueillant trois piĂšces incontournables de lâauteur : Katzelmacher (Le Bouc en 1969), Die bitteren Tranen der Petra von Kant (Les Larmes amĂšres de Petra von Kant en 1973) et Bremer Freiheit (LibertĂ© Ă BrĂȘme en 1971).Â
Lâoeuvre dramaturgique de Fassbinder prend tout son Ă©lan dans la construction identitaire et sociale de lâAllemagne dâaprĂšs-guerre, marquĂ©e par les contestations Ă©tudiantes de 1967-1968. TrĂšs Ă©veillĂ©, dĂ©jĂ habitĂ© par une forme dâengagement politique et un dĂ©sir dâexploiter et de dĂ©noncer les actualitĂ©s de la sociĂ©tĂ©, lâauteur allemand nourrit aussi ses oeuvres (films et piĂšces), de son enfance quâil juge particuliĂšre car, dit-il dans une interview, elle sâinscrit dans âla nĂ©gation dâun foyer parentalâ. Alors quâil nâa que six ans, les parents du cinĂ©aste divorcent, lâenfant est Ă©levĂ© par sa mĂšre.
Dans un documentaire dâArte consacrĂ© Ă la vie du rĂ©alisateur, les tĂ©moignages pleuvent sur cette personnalitĂ© Ă la fois franche, drĂŽle, compliquĂ©e, difficile Ă saisir et Ă figer. Les comĂ©diens, actrices, producteurs ou camĂ©ramans insistent tous sur lâenvie et lâintuition folles du cinĂ©aste jamais fatiguĂ©. Fassbinder travaillait vite, trĂšs vite. Pour la seule annĂ©e 1969, il créé quatre films.
Le rĂ©alisateur a su nourrir son oeuvre de thĂ©matiques sociĂ©tales fortes telles que lâimmigration, le racisme, les inĂ©galitĂ©s entres les hommes et les femmes, lâhomosexualitĂ©, le pouvoir de lâargent, les minoritĂ©s, lâoppression sociale,
la cruautĂ© sociale. Sur le plan esthĂ©tique, Fassbinder nâhĂ©sitait pas Ă pratiquer le mĂ©lange des genres : â il monte ses piĂšces comme des films et tourne ses films comme des piĂšcesâ, selon les mots de Philippe Ivernel.
Le Bouc, Les Larmes amĂšres de Petra von Kant, LibertĂ© Ă BrĂȘme
Le dramaturge allemand campe dans Le Bouc, lâapathie maladive dans laquelle est plongĂ© un groupe de jeunes bavarois, dont le quotidien va ĂȘtre bouleversĂ© par lâarrivĂ©e dâun travailleur immigrĂ©. Jorgos est grec, il vient travailler pour un salaire de misĂšre dans lâusine dâElisabeth, patronne obsĂ©dĂ©e par la productivitĂ©. Jorgos inspire dâabord de la curiositĂ©, de la crainte puis trĂšs vite, du dĂ©goĂ»t. Les jeunes se mettent Ă fantasmer sur ce travailleur venu dâailleurs, bouc-Ă©missaire par excellence. On le soupçonne de coucher avec la patronne, dâavoir violĂ© une jeune femme ou encore dâĂȘtre un communiste.
Les rĂ©pliques sâenchaĂźnent comme la rumeur qui enfle autour du Bouc, le Katzelmacher, âun terme de mĂ©pris appliquĂ© dĂšs la fin du XVIIIĂšme siĂšcle, en Allemagne du Sud, aux travailleurs Ă©trangers venus dâItalie : Ă la lettre le faiseur de chatons (celui qui donne le gros ventre)â, nous explique Philippe Ivernel, toujours dans la postface du livre. Face au danger quâincarne Jorgos aux yeux des jeunes Bavarois, ceux-ci dĂ©cident de lui infliger une leçon, âparce quâil a semĂ© le dĂ©sordre, parce que nous voulons notre tranquillitĂ©â, explique Gunda, lâun des personnages. La horde affamĂ©e tabasse le Grec qui ne comprend pas âpourquoi tous boum boumâ. Lâauteur allemand pointe ici la cruautĂ© sociale et traduit Ă travers les mots de ses personnages, le mouvement de la violence, qui sâimprĂšgne de tout et de tous. Ainsi le Bouc nâest pas Ă©pargnĂ© par cette violence, cette haine et hystĂ©rie de lâAutre dĂ©noncĂ©es par Fassbinder.
Lorsque Elisabeth annonce Ă Jorgos quâun Turc va arriver pour travailler avec lui, celui-ci sâexclame : âTurc nix. Jorgos et Turc nix, travailler ensemble. Jorgos partir autre villeâ.
Les femmes, lâAmour ou âlâhomme comme patrieâ
âLe cours du monde nâest pas rĂ©glĂ© par lâamour. Sur ce point, la tĂȘte de la femme est lĂ©gĂšrement dĂ©rangĂ©eâ. Cette affirmation du personnage de Gottfried, le second mari de Geesche, l'hĂ©roĂŻne, dans la piĂšce LibertĂ© Ă BrĂȘme est lancĂ©e comme un couperet. Cette rĂ©plique est une rĂ©ponse Ă la dĂ©tresse amoureuse dâun personnage fĂ©minin pouvant incarner plusieurs visages de la lutte des femmes. Geesche : âQuây a t-il au monde de plus important quâun amour ? Tu trouves un ĂȘtre que tu aimes, crois-tu donc que ce soit si frĂ©quent. Câest si rare, Michael, quâil y a de quoi dĂ©sespĂ©rerâ.
Le personnage de Petra von Kant dans la comĂ©die aux accents tragiques, Les Larmes amĂšres de Petra von Kant Ă©crite en 1973 pourrait ĂȘtre lâauteure de la rĂ©plique de Geesche. Tout le microcosme de cette bourgeoise, modĂ©liste rĂ©putĂ©e tourne dans la piĂšce autour des idĂ©es sur lâAmour et de son libre Ă©panchement. Petra von Kant est une rĂȘveuse. Dans l'acte I, elle discute avec son amie Sidonie de lâĂ©chec de son premier mariage et du rĂŽle des femmes et des hommes dans le couple. Alors que l'hĂ©roĂŻne insiste sur la nĂ©cessitĂ© dâun amour libre et honnĂȘte, sans âtours de passe-passeâ, son amie, parle ââdâhumilitĂ© de la femmeâ et de lâutilitĂ© bienfaitrice qui consiste Ă faire croire Ă lâhomme quâil est le dominant.
Deux visions du couple sâopposent et Petra dont la vie va ĂȘtre bouleversĂ©e par un nouvel amour, semble incarner cette image de lâAmour puissant, sincĂšre.
Il est ironique que ce soit Karine, une jeune fille dâouvrier Ă lâhistoire familiale sordide, qui brise le coeur de Petra von Kant. Cette femme forte, Ă©panouie dans son mĂ©tier nâa dâailleurs du moins jusquâĂ lâĂ©pilogue, aucun scrupule, Ă martyriser MarlĂšne, son âfactotumâ, celle qui lâaide dans la rĂ©alisation de ses dessins. La liaison homosexuelle entre Petra et Karine ne tient pas car elle rĂ©side sur un rapport de domination. La relation dĂ©sĂ©quilibrĂ©e fait sâeffondrer les chĂąteaux en Espagne du personnage qui âse prĂ©sente comme une hĂ©roĂŻne de la sentimentalitĂ©â, dâaprĂšs Philippe Ivernel. Fassbinder questionne dans cette piĂšce lâamour, les rapports amoureux Ă partir de lâinteraction entre les ĂȘtres dans une sociĂ©tĂ© rongĂ©e par lâargent, la domination, lâenvie, la jalousie. ââIl faut apprendre Ă aimer sans rien exigerâ, annonce Petra Ă la fin de la piĂšce.
 Est-ce lĂ , le dĂ©sir dâutopie de Fassbinder ?
Lâauteur allemand explique Philippe Ivernel, nâa en effet de cesse dans son théùtre critique de âtester lâavenir de lâutopie fĂ»t-elle vouĂ©e Ă demeurer purement privĂ©e, comme par exemple le rĂȘve dâun amour âsans exigenceâ, et de ce fait affranchi non seulement de toute violence, mais encore du social comme telâ.  LibertĂ© Ă BrĂȘme est une âtragĂ©die bourgeoiseâsâinspirant dâun fait-divers survenu en 1831 : la dĂ©capitation publique dâune femme accusĂ©e dâavoir empoisonnĂ©e quinze personnes de son entourage.
Au dĂ©but de la piĂšce, Geesche commence par tuer son premier mari, un homme violent, souhaitant la dominer. Elle tombe dans les bras de Gottfried, qui deviendra son second mari et vient vivre avec elle et ses six enfants. Geesche est un personnage pĂ©trie de sensibilitĂ© et dâutopie. Elle finit par commettre le meurtre de toutes les personnes sâopposant Ă sa libertĂ© de femme et sa vision dâune vie sans entraves. Lorsquâelle se sent menacĂ©e, elle entonne un cantique puis plus rien, rien que la mort. On dĂ©note dans ces procĂ©dĂ©s lâesquive vers quelque chose de non-rĂ©aliste de la part de Fassbinder. Il inscrit son théùtre dans lâimaginaire du conte mais aussi du mythe. On pense Ă MĂ©dĂ©e lorsque Geesche tue deux de ses petits, sans doute parce que Gottfried annonce quâil veut la quitter et avoir ses propres enfants.Â
âNon Michael, la vie quâon mĂšne nâest supportable quâavec une patrie. La patrie dâune femme, câest lâhommeâ.
L'hĂ©roĂŻne pourrait symboliser lâĂ©mancipation de la femme car elle proclame sa volontĂ© de vivre selon ses choix. A sa mĂšre qui la critique pour son comportement contraire aux bonnes moeurs lorsquâelle dĂ©cide de vivre avec Gottfried sans ĂȘtre mariĂ©e Ă lui, elle rĂ©torque : âje veux lâhomme dans mon lit, je ne couche pas avec le sacrement, je couche avec des bras, des Ă©paules, je couche avec des jambes, mĂšreâ.
Bien que chef dâentreprise, Geesche nâen ait pas moins une femme selon son pĂšre, une âputainâ vivant avec un homme qui nâa pas le courage de lui demander sa main. âLa femme qui a une opinion personnelle ignore les lois qui le lui interdisentâ, rĂ©plique le patriarche. Il mourra aprĂšs sâĂȘtre opposĂ© Ă une Geesche dĂ©terminĂ©e Ă aimer comme bon lui semble et Ă ĂȘtre libre.
Toute la piĂšce chemine vers lâacte final, la mort dâune femme qui commet des meurtres au nom de lâoppression sociale quâelle subit. Il y a dans cette piĂšce lâinstallation dâune certaine provocation voulue par Fassbinder. Il questionne sans doute ici les limites des ressorts de la violence, du crime comme moyens de dĂ©livrer les opprimĂ©s.