Paulette
mer. 1 févr. 2023 16:37
On est jamais préparés à ce que ça arrive. Même quand on sait que nos proches ne sont pas éternels. Même quand on sait que même un coeur bon est fragile.
Je n'ai pas eu la chance d'avoir mes grands-mères tout près en grandissant. Et toi, tes enfants te manquaient. On avait tous trop d'amour à donner, et personne pour le recevoir, c'est comme ça qu'on a du se trouver.
C'est toi qui m'as appris à faire du vélo. Tu nous gardais avec Esteban, et tu prévoyais tout comme une parfaite grand mère. Je repense encore à tes gaufrettes, le noir quart d'heure aux heures du crépuscule, les crayons de couleur tout secs. Tu étais si patiente avec moi, quand d'autres me trouvaient trop difficile. C'était naturel pour toi d'écouter, et tu t'amusais de mes bêtises.
Ça aurait été simpliste de te réduire à tout ça. Alors oui, tu étais une mamie gâteau, qui nous préparait des délicieuses pommes de terre, des crêpes qui sentaient bon la levure de boulanger, et tu aimais nous servir un bon café. Mais tu étais tellement plus que ça. Tu étais plus qu'une épouse sacrificielle et une maman dévouée. Parce que tu n'as pas eu le choix. Tu as tout donné pour ta famille et tes enfants, mais tu n'as pas fait que ça. Ceux qui te connaissent savent à quel point tu regrettais de t'être mariée. Ils savent à quel point tu en voulais à ton fils mais tu continuais de l'aimer dans les quelques minutes du temps qu'il se rappelait de t'accorder. Ils savent que perdre Laurence a été le point de non retour, la tragédie qui a fait basculer ta vie pour toujours. C'est vrai tout ça. Mais tu étais aussi une grande dame coquette, toujours bien apprêtée. Tu adorais voyager et tu aurais aimé étudier d'autres peuples, Dieu sait que tu l'aurais fait si tu étais née à une autre époque, et dans un autre corps. Tu étais une championne de scrabble, bien que tu rougissais de ne pas avoir fait d'études. Tu étais un petit clown qui faisait la fofolle avec ses amies au travail. Et surtout, tu disais ce que tu pensais, et tu n'avais pas peur de tenir tête aux gens. Même à ta mère.
Alors oui, tu avais ce côté tragique, triste, qui nous a tous déchirés. Mais tu étais aussi une femme colorée, cultivée, douce et piquante à la fois.
On est pas que ce qu'on fait pour les autres. On est aussi tout ce qui fait qu'on marque les gens, par des mots et des expressions qu'on est les seuls à utiliser, par des histoires de famille qu'on est seuls capable de raconter, par des beaux chapeaux qui font qu'on nous reconnait dans la rue.
J'ai passé ces derniers jours à regarder toutes ces petites mamies dans la rue. Avec leurs permanentes dans toutes les nuances de blanc-parme-lilas, leur parka, et leur sac à main bien trop lourd. Elles sont tellement précieuses. Je te vois en elles à chaque fois. Et je me demande, est ce que les enfants de cette dame lui rendent visite? Est ce que ses petits enfants l'écoutent et lui demandent de raconter ses lointains souvenirs? Est ce qu'elle sait à quel point elle est aimée? Est ce qu'elle est consciente de la tristesse qu'elle laissera derrière elle une fois partie?
Je ne peux pas m'empêcher de croire que tu as voulu précipiter tout ça. Comme si tu pouvais partir en silence, sans qu'on te remarque. Comme si tu pouvais disparaître sans peine, et qu'on ne soit pas dérangés. Je ne peux pas t'en vouloir et je regrette chaque fois où j'aurais pu venir te voir et j'ai égoïstement fait autre chose. Mais je te le confie, on ne peut pas te laisser partir sans s'arrêter un instant, et réaliser le vide et le creve-coeur que c'est de te perdre.
Je ne sais pas s'il existe la vie après la mort.
Mais je vais te dire ce que je te souhaite, Paulette.
J'espère que lorsque tu as fermé les yeux pour la dernière fois, c'est ton père qui t'a prise dans les bras. J'espère que tu as pu ouvrir les yeux dans le sud, sous un beau soleil. J'espère que vous êtes arrivés à Talau, où la famille t'attendait. Et plus rien ne comptait, si ce n'est le bonheur de vous retrouver. J'espère qu'ils t'ont accueillie avec des sourires, et que bientôt on t'a attrapé le bras. J'espère que c'était Laurence, qui t'a embrassée. Et que vous avez pu vous dire à quel point vous vous êtes manquées. J'espère que là où tu es, les fruits ont enfin le goût des vacances de ta jeunesse.
On ne t'oubliera jamais. On t'aime.











