En justaucorps blanc, Blandine entra timidement dans la salle de danse. Tous les regards convergèrent aussitôt vers elle. De toutes les fillettes présentes, elle était la seule à se dresser sur quatre pattes. Petite cervine au buste humain prolongé par le corps d'un faon, elle faisait face à des fées, des elfes, des drows et bien d'autres créatures bipèdes. Déjà, elle se sentit différente.
Éléonore, la professeure, interrompit son échauffement. Cette jeune fée aux ailes irisées observa un instant sa nouvelle élève. Un bref instant d'étonnement traversa son regard. Loin de la décourager, ce défi éveilla sa curiosité. Elle s'approcha de Blandine avec un sourire et l’encouragea à prendre place parmi les autres élèves.
Dès les premiers exercices, elle s'emmêla les pattes. Les mouvements pensés pour des bipèdes devenaient un véritable casse-tête avec quatre jambes. À la fin de chaque cours, Éléonore la gardait quelques minutes de plus afin de chercher avec elle une manière plus naturelle de danser. Cette attention particulière n'échappa pas à Apolline. Depuis toujours, la petite sœur d'Éléonore avait l'impression que cette salle appartenait un peu à elles deux. Voir sa grande sœur consacrer autant de temps à une nouvelle élève qui, selon elle, n’avait pas sa place en ces lieux, fit naître une jalousie qu'elle ne soupçonnait pas.
Les semaines passèrent. Blandine progressait lentement, tandis qu'Éléonore continuait de l'accompagner. Apolline, elle, supportait de moins en moins la place que prenait la petite cervine auprès de sa sœur. Un jour, pendant la pause, elle s'approcha d'elle en tenant une paire de chaussons. Elle les tendit à la cervine dont les yeux s'illuminèrent.
— Tes sabots font beaucoup trop de bruit. Une vraie danseuse est légère. On ne devrait presque pas l'entendre. Les chaussons sont enchantés. Ils prendront exactement la forme de tes sabots.
Blandine contempla les chaussons comme un trésor.
Dès le cours suivant, Blandine enfila les chaussons. Pendant quelques instants, elle eut l'impression d'être enfin comme les autres. Mais l'illusion fut de courte durée. Elle glissait, perdait l'équilibre et, à la première chute, les rires étouffés de certaines camarades lui arrachèrent des larmes. Sans un mot, elle quitta la salle. Elle attendit que tout le monde soit parti avant d'y retourner. Le silence emplissait désormais la pièce. Après plusieurs tentatives maladroites, elle arracha les chaussons de ses sabots et les lança contre le miroir. Son regard glissa jusqu'à ses fines pattes. Pourquoi cherchait-elle tant à les cacher ? Elle osa un premier mouvement. Ses sabots claquèrent contre le parquet. Blandine s'immobilisa. C'était précisément ce qu'Apolline lui avait reproché. Pourtant, ce bruit ne lui parut pas désagréable. Elle recommença. Le martèlement de ses sabots lui permit de retrouver naturellement le tempo de la chorégraphie. Elle n'avait plus besoin de compter les temps : ils résonnaient sous ses appuis. Peu à peu, ses mouvements gagnèrent en assurance. Elle bondissait avec aisance, retombait avec précision et ses quatre pattes semblaient danser avec la musique plutôt que contre elle. Les chaussons n'avaient jamais été une aide. Ils avaient cherché à faire taire ce qui faisait sa force. Blandine baissa les yeux vers ses sabots. Ils faisaient du bruit, oui ... mais ce bruit n'était pas un défaut.
Le lendemain, Blandine revint sans les chaussons. Cette fois, elle ne cherchait plus à imiter les fées, les elfes ou les drows. Elle s'appropriait les pas avec son propre corps. Très vite, Éléonore remarqua que les autres élèves retrouvaient instinctivement le rythme grâce à ce martèlement régulier. Elle comprit alors qu'elle avait passé des semaines à essayer de faire danser une cervine comme une bipède, alors qu'il suffisait de laisser danser comme elle le voulait. Pour la première fois depuis son arrivée à l'école, Blandine ne voyait plus ses sabots comme un défaut. Ils étaient devenus ce qui faisait d'elle une danseuse que personne d'autre ne pourrait jamais imiter.