Lékol maron, en tant que projet et espace artistiques, se base sur l’affirmation de Nicolas Bourriaud selon laquelle on peut « considérer l’échange interhumain en tant qu’esthétique à part entière ». Le lieu et les interactions qui s’y créent font œuvre. C’est le contexte qui prime.
"In lékol maron" est, à l'origine, en créole réunionnais, une école non-officielle, où étaient donnés des cours pendant les vacances, généralement chez une dame, qui avait les connaissances nécessaires pour enseigner, mais agissait hors le cadre institutionnel. Pour moi, Lékol maron est un projet et un espace artistiques basé sur la création et le partage, se tenant sous le chapiteau d'estampe, dans la cour de l'Ecole supérieure d'art de La Réunion. Dans la suite d'un mouvement de grève qui avait paralysé l'ESA-R plus d'un mois fin 2019, le projet s'est inscrit comme une réponse dissidente à la crise (dans un premier temps, proposition de débats sur le thème de l'école d'art). Le but du projet est de promouvoir le vivre ensemble et d'initier un changement constructif. Le troc de savoirs et le partage de connaissances sont, ici, plus que jamais d’actualité.
Échange horizontal / Partage d’expériences
A Lékol maron, on ne partage pas ses talents, mais plutôt des savoirs ou des savoir-faire que l’on maîtrise, ou non. Le savoir est mieux assimilé quand il respecte les lois naturelles de l’apprentissage (mobiliser le corps, les fonctions du langage, la transversalité, la répétition, mettre en avant les choix de l’apprenant (1)).
Pour apporter un complément à une transmission souvent unilatérale, on n’insistera jamais assez sur le rôle des échanges – souvent les plus formateurs – hors les cours et hors les murs. Le savoir n’est pas détenu par une élite culturelle et intellectuelle, les connaissances populaires sont aussi dignes d’intérêt, et méritent d’être partagées par des gens de tous âges et de tous bords.
Le projet de Lékol maron, ce serait avant tout d’activer les échanges internes, ces échanges d’artiste à artiste, d’égal à égal : toi, tu sais coudre, ce que moi j’ignore faire ; par contre, moi, je suis fort en danse, et toi non. Alors toi, tu m’apprendras la couture, et moi, je te montrerai mes chorégraphies préférées. On pourrait ainsi se transmettre des choses que l’on n’apprendra jamais en cours, les choses qu’on a toujours voulu savoir, en construisant un organe de transmission parallèle. Chaque corps crée de nouveaux gestes, de nouvelles manières d’agir. Comme le disait Joseph Beuys : “Nous sommes tous des artistes. Et si nous ne savons pas tous faire ce qu'on appelle de belles sculptures ou de belles peintures, nous sommes néanmoins tous capables de créer !” (2)
Tout le monde peut intervenir et partager ses idées : artistes jeunes, étudiants, artistes moins jeunes, enseignants. Mais ici, il n’y aura pas de hiérarchie, simplement des êtres humains généreux et curieux d’apprendre, comme de transmettre. Les expérimentations répétées nous permettront aussi d’accéder à un savoir plus large.
Je propose, vous disposez : chacun.e est libre de suggérer des modes d’action et de prendre des initiatives. Ainsi, chacun.e pourra décider de quel savoir ou savoir-faire il pourra faire profiter aux autres, en proposant : un débat, une projection, un partage de références, l’écriture d’un projet commun, etc.
Le sens premier du terme économie, selon le philosophe Alain Deneault, est l’exploitation intelligente des ressources en accord avec son environnement. Le terme écologie vient des sciences, il s’agit de la science de la nature. Il est utilisé pour pallier l’emploi généralisé du terme économie pour des modèles de société ne respectant pas la nature.
Ici, on pratiquera l’économie de la nature. La Récupérathèque sera le poumon vert de notre école, le pilier fondamental de notre dynamique. “Une Récupérathèque est un magasin collaboratif de matériaux de réemploi au sein d’une école de création (arts, architecture, design, stylisme, arts de la scène, etc) fonctionnant avec sa propre monnaie ou son propre système d’échange, et visant à favoriser la durabilité, la solidarité, et la création de lien social.”, selon la Fédération des récupérathèques, qui en rassemble 13 dans toute la France. Le principe est simple : récupérer tout ce qui peut être réutilisé, dans l’enceinte de l’ESA, et chez des partenaires, et proposer aux étudiants de choisir ce dont ils ont besoin.
Les matériaux pourront être troqués. On expérimentera donc le troc sous toutes ses formes.
Nota bene
Le troc est l’action d’échanger un bien ou un service contre un autre sans utiliser d’autre moyen d’échange, comme de l’argent. Une économie de troc diffère d’une économie classique sur plusieurs points. Le Premier point, c’est que les biens et les services sont échangés immédiatement, et que l’échange est réciproque, c’est à dire que c’est un échange juste pour les deux parties.
À Lékol maron, le recyclage et la revalorisation des déchets, ainsi que le jardinage bio et le développement d’une pensée en accord avec la “sobriété heureuse” évoquée par Pierre Rabhi, seront la priorité numéro un. Ce que le gouvernement n’est pas capable de promouvoir et de chérir, nous en ferons notre cheval de bataille. Nous pourrons ainsi remettre au goût du jour, des pratiques ancestrales telles que le troc et le service rendu. Un dessin pourra s’échanger contre une One minute sculpture (Erwin Wurm) ou un plant de tomate. Nous recyclerons aussi bien nos pièces (artistiques) que nos barquettes usagées et autres déchets. Nous promouvrons le raté comme moteur indispensable de la création, sinon comme but (comme chez Robert Filliou, bien fait = mal fait = pas fait). Tests de matière, assemblages improbables et autres combinaisons douteuses s’entasseront dans notre Récuperathèque avant de trouver preneur. Ainsi, je peux commencer une pièce que tu finiras, ou encore, nous pouvons, ensemble, réfléchir à un concept commun.
Je pense qu’il serait bienvenu, dans un contexte de chaleur, tous les ans plus insupportable, d’organiser un verdissement de l’école. Nous pourrions militer pour un environnement luxuriant et accueillant, en un mot : ombragé. De nombreux projets, pour un bien-être effectif, qui viserait également à repeupler l’école, qui a connu des jours plus animés. On pourrait également travailler à une coopération réelle entre les deux écoles habitant l’endroit (école d’architecture / école d’art), projet qui pourrait venir se greffer à celui de jardin : l’ouverture d’une cafète, l’organisation de soirées et l’invitation de membres extérieurs à l’ESA et à l’ENSAM… Je rêve de démonter les chapiteaux qui bouchent la vue sur le ciel, et nous empêchent de respirer et de rêver. Pratiquons d’énormes trous dans ce béton inhospitalier, et plantons-y des arbres fruitiers, des arbres de vie, des végétaux en lien avec l’histoire locale et le savoir séculier. Ensemble. A l’avenir, Lékol maron pourra se tenir sous un arbre à palabres.
Les pratiques de la sociologie, de l’anthropologie, des sciences, de la littérature, etc., offre autant de méthodes et d’outils, en relation avec l’actualité et nos pratiques respectives. Repenser ces méthodes et outils ensemble et les activer, sur le mode de l’échange, au sein de notre école, pour les faire mûrir, sera le plaisir de tous les écoliers marons qui se joindront au projet.
Créolité : définir les origines et les usages du mot “maron”, de “lékol maron” et promouvoir la littérature réunionnaise et d’outremer. Interroger les origines du troc dans le “tan lontan” à La Réunion.
Low tech : Pratiquer des techniques prosaïques et anciennes, comme le crochet, le tricot, et tout ce qui ne requiert que peu d’investissement et de technicité.
Jardinage bio : planter ensemble, des choses qui se mangent et/ou qui font du bien au corps et à l’esprit.
Débats : discuter de l’actualité, de féminisme, d’écologie et d’art engagé.
Cinéma : proposer des projections de films indépendants et d’auteur, en relation avec le Service de Documentation.
Lectures : Proposer des lectures commentées de livres provenant de nos propres ressources documentaires ou du Service de Documentation.
Nora Ottenwaelder, L3, ESA-R, décembre 2020
(1) voir Les lois naturelles de l’enfant, de Céline Alvarez, qui, pour moi, s’applique également au contexte estudiantin
(2) cf « La sculpture sociale de Joseph Beuys » Par JACQUES MICHEL, in Le Monde (https://www.lemonde.fr/archives/article/1981/01/29/la-sculpture-sociale-de-joseph-beuys_2718778_1819218.html)