Pour une réelle refondation du systÚme éducatif haïtien.
Article paru dans le Le Nouvelliste, le 16 Mai 2011.Â
 Dialogue entre Le nouvelliste et Alain Calosci :Â
 Le Nouvelliste (LN): AprĂšs trois annĂ©es de travail en HaĂŻti, quel est votre diagnostic du systĂšme Ă©ducatif haĂŻtien vu de l'intĂ©rieurâ?Â
Alain Calosci (AC): Mon impression gĂ©nĂ©rale se rĂ©sume Ă une seule et unique phrase: "notre maison brĂ»le et nous regardons ailleurs" pourquoi cette impression catastrophiqueâ? N'est-elle pas excessiveâ? Non. Parce que malheureusement ce qui est excessif, c'est qu'une gĂ©nĂ©ration entiĂšre est en train d'ĂȘtre sacrifiĂ©e dans les Ă©coles et les universitĂ©s haĂŻtiennes telles qu'elles sont aujourd'hui. Au cours de mon sĂ©jour, j'ai eu l'opportunitĂ© d'enseigner dans deux universitĂ©s de Port-au-Prince. En master, oĂč l'on a souvent affaire Ă des Ă©tudiants de 35-40 ans, on en trouve de bon niveau. Ă l'inverse, on constate une dĂ©tĂ©rioration trĂšs sensible du niveau des Ă©tudiants en licence, et ce, d'annĂ©e en annĂ©e. Je ne parle pas ici de la maĂźtrise de leur sujet d'Ă©tude, mais de leur incapacitĂ© Ă s'exprimer et de l'absence des prĂ©requis pour pouvoir suivre un cursus universitaire. J'ai trouvĂ© des Ă©tudiants de premiĂšre ou de deuxiĂšme annĂ©e proches de l'illettrisme. Dans les Ă©coles que je visite rĂ©guliĂšrement, la situation est pire. Et ce n'est pas un simple effet de la massification de l'enseignement.Â
LN: C'est effectivement grave ce que vous dites. Pensez-vous que les responsables haĂŻtiens en aient conscienceâ? Avez-vous entendu parler ou avez- vous travaillĂ© sur un plan visant Ă corriger cette situation dĂ©lĂ©tĂšreâ?Â
AC: Oui, il y a heureusement quelques initiatives parmi lesquelles on peut citer le document du Groupe de Travail sur l'Ăducation et la Formation (GTEF) opĂ©rationnalisĂ© par le ministĂšre de l'Ăducation nationale et de la Formation professionnelle, un travail important et nĂ©cessaire. Sera-t-il efficaceâ? L'avenir le dira. En ce qui me concerne, plutĂŽt que de verser dans la critique, je prĂ©fĂšre souligner ce qui me paraĂźt important et qui n'a peut-ĂȘtre pas Ă©tĂ© suffisamment pris en compte. Par exempleâ? Dans la logique d'une rĂ©forme sĂ©rieuse, la premiĂšre question Ă se poser doit concerner la finalitĂ© que l'on veut donner au systĂšme Ă©ducatif. De la rĂ©ponse va dĂ©couler tout le reste. Quels curricula faudra-t-il adopterâ? Quelle formation initiale et continue pour les enseignantsâ? Comment bĂątir les manuelsâ? Quelles seront les mĂ©thodes et les pĂ©dagogies les mieux adaptĂ©esâ? etc. Et Ă l'autre bout de la chaĂźne, si toutefois l'on choisit de se doter d'une culture d'Ă©valuation et de rĂ©sultats, ce qui est loin d'ĂȘtre actuellement le cas, il faudrait dĂ©terminer â , et c'est capital â, les critĂšres ou les indicateurs que l'on va utiliser pour savoir si les objectifs sont atteints.Â
LN: Voulez-vous dire qu'il n'existe actuelle- ment aucun principe d'Ă©valuation au sein du systĂšmeâ?Â
AC: Pas vraiment. Actuellement on Ă©value la qualitĂ© du systĂšme Ă©ducatif davantage par les intrants (les mobiliers, les murs, les ratios maĂźtres-Ă©lĂšves, les ratios Ă©lĂšves-classes, la prĂ©sence de manuels, de kits scolaires, etc.) que par les extrants, c'est-Ă -dire principalement le niveau d'apprentissage des Ă©lĂšves. Les bailleurs de fonds internationaux ont d'ailleurs une part de responsabilitĂ© lĂ -dedans, car leurs exigences de visibilitĂ© leur font souvent privilĂ©gier le quantitatif sur le qualitatif qui est plus difficile Ă Ă©valuer. Le ministĂšre de l'Ăducation devrait, par exemple, opter pour des Ă©valuations formatives progressives et rĂ©guliĂšres et ne pas se contenter des Ă©valuations sommatives (les examens) et aligner ces normes de qualitĂ© sur des normes internationales ou rĂ©gionales. L'Ă©cole est lĂ pour favoriser l'intĂ©gration d'HaĂŻti dans l'Ă©conomie mondiale et rĂ©gionale. Ă ce titre, un pays ne peut fixer lui-mĂȘme ses propres normes; il faut qu'elles soient communes Ă une aire culturelle et/ou gĂ©ographique. L'adhĂ©sion Ă des programmes d'Ă©valuation internationaux comme le PISA ou ses Ă©quivalents rĂ©gionaux pourrait y aider.Â
LN: Vous avez parlĂ© de l'inexistence d'une culture d'Ă©valuation qui permettrait de vĂ©rifier si les objectifs ont Ă©tĂ© atteints ou non. Quels devraient ĂȘtre ces objectifs pour rendre le systĂšme plus efficientâ?Â
AC: Les objectifs existent, mais il y en a trop et ils ne sont pas hiĂ©rarchisĂ©s, ce qui revient Ă n'en avoir aucun. On met sur le mĂȘme plan les apprentissages, la rentabilitĂ© externe de l'Ă©ducation, l'Ă©panouissement de l'enfant et/ou du citoyen, sa socialisation, toutes choses que l'ont traduit Ă©galement par le triangle savoir-faire, savoir-ĂȘtre, savoir-vivre ensemble. Je note en passant que l'on considĂšre les apprentissages et l'Ă©panouissement de l'Ă©lĂšve comme deux objectifs distincts, comme si la meilleure façon d'Ă©panouir un Ă©lĂšve ne passait pas prioritairement par les apprentissages qui lui donneront plus tard les moyens de maĂźtriser sa vie et son environnement ! Dans les divers plans et documents dont j'ai connaissance, je note des difficultĂ©s Ă faire un choix entre une Ă©ducation centrĂ©e sur les savoirs et celle « centrĂ©e sur l'enfant ». En ce qui concerne HaĂŻti, il serait souhaitable de faire un choix clair qui va orienter ensuite toutes les activitĂ©s Ă©ducatives situĂ©es en aval. Dans l'une, basĂ©e sur le constructivisme, c'est l'enfant qui est censĂ© construire ses savoirs et l'enseignant n'est qu'un mĂ©diateur. Dans l'autre, il reçoit ses savoirs de ses pĂ©dagogues; c'est un systĂšme basĂ© sur la transmission. Du choix de l'une ou l'autre de ces options de base dĂ©coule tout le formatage du systĂšme Ă©ducatif, en particulier du choix des pĂ©dagogies. Ces deux tendances se combattent depuis des dĂ©cennies dans les cĂ©nacles Ă©ducatifs, mais il semble dĂ©sormais acquis que le constructivisme n'a pas produit les rĂ©sultats escomptĂ©s et qu'il est de plus en plus contestĂ© sous toutes les latitudes.Â
LN: Si vous permettez, j'aimerais revenir aux objectifs. En quoi l'absence d'objectifs clairs influence-t-elle le systĂšme Ă©ducatifâ?Â
AC: En tout. Mais particuliĂšrement dans la rĂ©daction des curricula. Actuellement ils sont beaucoup trop chargĂ©s dans les deux premiers cycles, surtout dans le premier. Au nom de l'Ă©panouissement de l'Ă©lĂšve, on va les charger de matiĂšres qui ne sont pas en soi inutiles, bien Ă©videmment, mais qui viennent beaucoup trop tĂŽt et dĂ©vorent un temps d'apprentissage que l'on devrait rĂ©server Ă l'essentiel. En Ă©ducation il existe une rĂšgle fondamentale : l'apprentissage, c'est du temps. Or le temps de scolarisation en HaĂŻti, tant quotidien qu'annuel, est dĂ©jĂ trop court. D'ailleurs, on devrait inscrire au fronton de toutes les Ă©coles « qu'il n'y a pas de bons ou de mauvais Ă©lĂšves, mais des Ă©lĂšves plus rapides ou plus lents que d'autres », et ceci, non pas en fonction d'une donnĂ©e de nature selon laquelle on est douĂ© ou pas de naissance, comme le croient certains enseignants, mais d'une donnĂ©e sociale selon laquelle on est soutenu par son milieu ou pas. On devrait donc, sur- tout aux deux premiers cycles, ne garder que l'essentiel : lire, Ă©crire, compter, en se focalisant pour le premier cycle sur la lecture qui est la matiĂšre royale puisque c'est la porte d'entrĂ©e de tous les apprentissages. On ne devrait passer aux autres matiĂšres qu'une fois la lecture et l'Ă©criture maĂźtrisĂ©es, apprentissage qui devrait d'ailleurs commencer largement en prĂ©-scolaire. Actuellement, le curriculum haĂŻtien me fait penser Ă la construction d'une maison oĂč l'on commence Ă bĂątir partout Ă la fois sans s'assurer que les fondations sont sĂ»res. Il ne faudra pas longtemps pour qu'elle s'Ă©croule. Et d'ailleurs elle s'Ă©croule....Â
LN: La lecture en prĂ©-scolaire...N'est-ce pas trop tĂŽtâ?Â
AC: Nous sommes, consciemment ou inconsciemment, prisonniers de la thĂ©orie des stades de Piaget qui prĂ©tend que l'on ne peut aborder tel ou tel apprentissage que si l'on a franchi certains stades de maturation, lesquels correspondent Ă des tranches d'Ăąge prĂ©cises et prĂ©tendument universelles. Or, ces stades ne sont que culturels, et donc relatifs, et ils ne tiennent pas compte du fait que les apprentissages jouent un rĂŽle important dans la maturation. On fait comme si le dĂ©veloppement cognitif Ă©tait endogĂšne et n'Ă©tait pas influencĂ© par les apprentissages. Pourtant, un enfant de 4 ans est largement capable d'apprendre Ă lire Ă partir du moment oĂč l'on y consacre un temps d'apprentissage suffisant. Par ailleurs, le dĂ©veloppement du langage, dont l'apprentissage de la lecture est constitutif, est le meilleur levier de dĂ©veloppement cognitif, contrairement Ă la croyance trĂšs rĂ©pandue selon laquelle ce seraient surtout des exercices logico-mathĂ©matiques qui le favoriseraient en prioritĂ©.Â
LN: Avec votre expĂ©rience du systĂšme Ă©ducatif haĂŻtien, si vous aviez Ă choisir entre les deux mĂ©thodologies Ă©ducatives dont vous nous avez parlĂ©, laquelle des deux conseilleriez-vousâ?Â
AC: Je fais mienne la remarque de la directrice de l'Ăcole normale supĂ©rieure française, qui dĂ©clare que « l'Ă©cole n'est pas lĂ pour que l'Ă©lĂšve exprime ce qu'il croit sa- voir, mais pour apprendre ce qu'il ne sait pas ». Je suis donc nettement favorable Ă une Ă©cole centrĂ©e sur les savoirs, considĂ©rant de surcroĂźt que les apprentissages sont la meilleure façon de s'Ă©panouir et qu'il est absurde d'y opposer l'Ă©panouissement de l'enfant, concept fumeux que l'on serait d'ailleurs bien en peine de dĂ©finir. Pour moi, l'Ă©cole est d'abord un lieu de transmission, d'acculturation, alors que la socialisation relĂšve de la famille. De plus, au sujet de la socialisation, il convient de prĂ©ciser que, dans le domaine axiologique (les valeurs qui orientent les comportements), la trans- mission chez l'enfant se fait par imitation et non par le cognitif. Par exemple, vous ne pourrez jamais inculquer vĂ©ritablement Ă un Ă©lĂšve des rĂšgles de civisme (il pourra les apprendre par coeur et les rĂ©citer, mais il ne les appliquera pas) s'il voit l'incivisme triompher partout autour de lui.Â
LN: La rĂ©ussite scolaire n'est donc pas d'abord conditionnĂ©e par le fait que l'on soit douĂ© ou pas pour les Ă©tudes ?Â
AC: Bien sĂ»r que non. Mais cette croyance incite les enseignants, en minorant leur impact sur les rĂ©sultats des Ă©lĂšves, Ă ne consacrer leurs efforts qu'Ă ceux qui rĂ©ussissent, donc prĂ©cisĂ©ment Ă ceux qui en ont le moins besoin. Cette question de temps d'apprentissage pour les matiĂšres essentielles est fondamentale. Je vous donne un autre exemple : du fait de ne pouvoir tenir un curriculum plĂ©thorique dans les heures passĂ©es Ă l'Ă©cole, les enseignants surchargent les enfants de devoirs Ă la maison. Cela a des consĂ©quences dramatiques. Quand vous demandez aux enseignants pourquoi certains Ă©lĂšves sont en grandes difficultĂ©s scolaires, ils vous rĂ©pondent le plus souvent que ce sont ceux qui ne sont pas soutenus Ă la maison. En dehors du fait que ces explications permettent aux enseignants de s'exonĂ©rer de la responsabilitĂ© de l'Ă©chec de nombreux Ă©lĂšves, cela signifie que l'Ă©cole, qui devrait ĂȘtre en prioritĂ© un outil de promotion sociale, contribue au contraire Ă la reproduction des inĂ©galitĂ©s sociales Ă cause de devoirs excessifs Ă la maison qui vont sanctionner les Ă©lĂšves d'un milieu social dĂ©favorisĂ©. Les enfants sont alors punis deux fois : l'une pour naĂźtre dans des familles dĂ©favorisĂ©es parce que leurs parents n'ont pas bĂ©nĂ©ficiĂ© de l'Ă©cole, l'autre par l'Ă©cole elle-mĂȘme parce qu'elle ne joue pas son rĂŽle de correcteur des inĂ©galitĂ©s sociales et accentue leur marginalisation.Â
LN: Quelle serait la meilleure marche Ă suivre, alorsâ?Â
AC: La prioritĂ© est d'allĂ©ger les curricula dans les deux premiers cycles, de les focaliser sur la lecture, l'Ă©criture et plus tard sur les mathĂ©matiques. Quant aux autres matiĂšres, elles peuvent servir de support transversal Ă ces matiĂšres principales, mais ne pas ĂȘtre des matiĂšres Ă part entiĂšre. Elles ne doivent le devenir que lorsque les apprentissages fondamentaux auront Ă©tĂ© acquis et surtout maĂźtrisĂ©s. Actuellement, c'est le temps de scolarisation consommĂ© par cette multiplicitĂ© de matiĂšres qui empĂȘche l'acquisition de l'outil principal pour y accĂ©der, c'est-Ă -dire la lecture !!! De plus, un temps d'apprentissage trop court et un curriculum trop chargĂ© â c'est pareil â gĂ©nĂšrent Ă©galement des redoublements excessifs dont on sait qu'ils sont inefficaces et contribuent au phĂ©nomĂšne des surgĂ©s dont on connaĂźt l'importance en HaĂŻti. Toutes les Ă©tudes internationales le dĂ©montrent : un enfant qui ne maĂźtrise pas la lecture au premier cycle sera durablement handicapĂ© ensuite et aura peu de chances de terminer sa scolaritĂ©.Â
LN: Et la gouvernance qui est devenue le Graal des politiques de dĂ©veloppementâ?Â
AC: Ce problĂšme n'est pas spĂ©cifique au secteur Ă©ducatif. Il renvoie au pro- blĂšme de la fonction publique en gĂ©nĂ©ral, hĂ©ritage français, hĂ©las. Dans la fonction publique, l'Ă©quation est la suivante : Poste = rĂ©munĂ©ration + sĂ©curitĂ© de l'emploi + Ă©ventuellement avantages sociaux. Or l'Ă©quation gagnante, on le sait, est la suivante : travail + rĂ©sultats = rĂ©munĂ©ration. Le systĂšme d'emploi Ă vie dissocie la rĂ©munĂ©ration de la qualitĂ© et de la quantitĂ© de travail fourni et Ă©vacue totalement la notion de rĂ©sultats. Pourtant, la prĂ©caritĂ© de l'emploi, si elle repose sur des indicateurs de rĂ©sultats et d'efficacitĂ©, est un puissant levier de motivation. On a tendance Ă la considĂ©rer comme injuste : c'est exactement l'inverse, car elle sanctionne l'inefficacitĂ©, ce qui per- mettrait Ă©galement de gratifier le mĂ©rite : c'est cela la vĂ©ritable justice ! Ne pas lier la rĂ©munĂ©ration aux rĂ©sultats produit, sous toutes les latitudes, les mĂȘmes effets pervers : dĂ©motivation, absentĂ©isme, inertie, dĂ©responsabilisation et sur cela les programmes de formation ne pourront jamais rien.Â
LN: Que faudrait-il faire alors. Supprimer la fonction publique ?Â
AC: Non, mais la contractualiser et supprimer cette absurditĂ© d'emploi Ă vie. Cela permettrait, comme beaucoup de pays l'ont fait, de rendre la fonction publique plus efficiente, moins nombreuse et par consĂ©quent de payer mieux les fonctionnaires au rĂ©sultat. Les remĂ©diations proposĂ©es actuellement visent au contraire Ă rajouter de nouvelles couches d'administration Ă celles qui existent dĂ©jĂ et ne feront qu'alourdir une machine dont le bon fonctionnement exige au contraire qu'on l'allĂšge au maximum.Â
LN: Ne prĂ©conisez-vous pas alors une totale privatisation de l'Ă©ducationâ?Â
AC: Le dilemme n'est pas entre Ă©cole publique ou Ă©cole privĂ©e, mais entre financement privĂ© et financement public. Partout dans le monde, le rendement de l'Ă©cole privĂ©e est de 20 Ă 30 % supĂ©rieur Ă celui de l'Ă©cole publique, et ce n'est pas uniquement parce que l'Ă©cole privĂ©e sĂ©lectionne ses Ă©lĂšves comme le prĂ©tendent ses dĂ©tracteurs. Il faut s'interroger sur les raisons de cet Ă©tat de fait. PlutĂŽt que d'augmenter le secteur public, dont on connaĂźt les dĂ©faillances structurelles dont nous avons parlĂ© plus haut, au dĂ©triment du secteur privĂ©, il faut favoriser et augmenter le financement public pour le privĂ©. Il est Ă©vident que l'enseignement doit ĂȘtre gratuit au moins jusqu'au fondamental. Il existe des mĂ©canismes qui reposent sur l'Ă©quation financement public/Ă©coles privĂ©es. Je pourrai citer, par exemple, une expĂ©rience intĂ©ressante menĂ©e au Mexique, qui consiste Ă donner des bons aux parents pour payer l'Ă©cole que celle-ci monnaye ensuite auprĂšs du TrĂ©sor public. L'avantage de ce systĂšme est que le financement reste public, mais que les parents gardent le choix de l'Ă©cole, ce qui permet, Ă terme, de pratiquer une sĂ©lection naturelle parmi les Ă©coles qui ont de mauvais rĂ©sultats ou de les forcer Ă s'amĂ©liorer si elles veulent garder les Ă©lĂšves. Le systĂšme français de contrats avec les Ă©coles privĂ©es donne Ă©galement de bons rĂ©sultats et nous offre des pistes de rĂ©flexion.Â
LN: Et la proposition d'inclure le crĂ©ole comme langue d'enseignement dĂšs le premier cycle, est-ce fondamentalâ?Â
AC: Je ne me prononcerai pas en tant qu'Ă©tranger sur ce sujet Ă©minemment sensible parce qu'il s'agit d'un choix politique qui ne relĂšve pas forcĂ©ment d'une rationalitĂ© pĂ©dagogique. Il semble toutefois souhaitable que son impact sur les parcours scolaires et les niveaux d'apprentissage, surtout au secondaire et Ă l'universitĂ©, soit examinĂ© prĂ©cisĂ©ment en dehors de toute considĂ©ration politique, nationaliste ou idĂ©ologique. Si ce choix a un coĂ»t pĂ©dagogique, qu'il soit au moins Ă©valuĂ©. Je note par ailleurs que dans une Ă©crasante majoritĂ© les parents d'Ă©lĂšves n'y sont pas favorables, il serait intĂ©ressant de s'interroger sur les raisons de ce refus en rappelant que souvent le peuple est le garant du bon sens. Juste une chose en ce qui me concerne : qu'on ne le justifie pas par les prĂ©tendues vertus cognitives de la pĂ©dagogie convergente, car celle-ci n'a jamais prouvĂ© sa supĂ©rioritĂ© quelles que soient les langues utilisĂ©es.Â
LN: Ce diagnostic sĂ©vĂšre ne contient-il pas une critique implicite de votre propre action dans le cadre des programmes d'un des plus gros bailleurs de fonds d'HaĂŻtiâ?Â
AC: Non, ce qui a Ă©tĂ© fait Ă©tait nĂ©cessaire, utile, et a Ă©tĂ© bien fait. NĂ©anmoins, il y a des aspects sur lesquels un bailleur n'a pas d'emprise, ce qui est normal dans un pays souverain. Reste qu'Ă dĂ©faut d'emprise, on peut se servir de son expĂ©rience pour assumer le rĂŽle de faire des propositions. C'est ici mon unique ambition. Et il m'indiffĂ©rerait de le faire si je n'avais pas autant d'estime et d'affection pour le peuple haĂŻtien.Â
Alors rĂ©sumons vos propositions pour amĂ©liorer le systĂšme Ă©ducatif haĂŻtien il y a beaucoup de choses Ă dire et Ă proposer. Mais, pour rĂ©sumer mon propos, il faudrait pouvoir rapidement :Â
fixer des objectifs clairs et donc Ă©valuables au systĂšme Ă©ducatif en le focalisant sur les apprentissages et les savoirs ;Â
Ă©tablir ou rĂ©tablir l'Ă©valuation formative, qui permet de gĂ©rer le systĂšme Ă partir des rĂ©sultats et subordonner toute initiative pĂ©dagogique Ă l'Ă©valuation de son impact sur les apprentissages ;Â
focaliser les curricula sur les matiĂšres essentielles (lire, Ă©crire, compter) dans les deux premiers cycles ;Â
assurer une certaine maĂźtrise de la lecture en prĂ©-scolaire ;Â
rĂ©former les statuts de la fonction publique, notamment dans le domaine de l'Ă©ducation ;Â
Ă©valuer, indĂ©pendamment de tout Ă priori, l'impact du crĂ©ole comme langue d'enseignement sur les parcours scolaires et le niveau des apprentissages.Â
 L'urgence de la situation impose d'Ă©viter de faire, selon les termes d'Esther Duflo, « encore plus de la mĂȘme chose ». On ne peut pas soigner un malade gravement atteint simplement en augmentant les doses d'une potion dont l'efficacitĂ© n'a jamais Ă©tĂ© ni Ă©valuĂ©e ni prouvĂ©e par le passĂ©. La re- fondation socio-Ă©conomique que tout le monde appelle de ses voeux depuis le 12 janvier 2010 demande, comme le disait Danton, « de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace », et je rajouterai : de l'imagination et du pragmatisme.
Source de lâarticle : Le Nouvelliste