Un livre terrible sur les silences : silence d’un père incapable de dire à son fils qu’il l’aime (ni même lui montrer), silence d’un fils abusé par un prêtre, silence d’un prêtre face au père de l’enfant, silence d’une grand-mère qui se sent coupable.
Un livre aussi sur les limites du pardon et de la vengeance.
On touche à l’insoutenable. Ce n’est pas l’histoire de Grégoire Delacourt mais il a été témoin, enfant, de ce camarade qui revenait dans son lit au milieu de la nuit et qui se cachait sous sa couverture en pleurant. Et il priait pour ne pas être le suivant.
Une très belle préface éclairante qui commence comme ça : «En commençant l'écriture de ce livre, je savais que je m'attaquais à la face nord d'une montagne verglacée.
Il n'y aurait pas d'aimable mercière cette fois, pas d'amoureuse éperdue, pas plus que de petite fille qui apprendrait à pardonner à son papa de lui avoir tiré une balle de revolver dans la figure. Et surtout, pas de happy end.
Il n'y aurait que deux hommes. Un Père et un père.
Un face à face. Un règlement de mots. Une boucherie à propos du désir de l'un et de l'interdit de l'autre.
Des frayeurs d'homme, en somme.
Il y aurait mes peurs anciennes d'enfant lorsque l'ombre me couvrait de nuit et de larmes. Il y aurait mes angoisses de père, plus tard - et cette infirmité de ne jamais pouvoir protéger tout à fait ceux qu'on aime.
Il y aurait ce que notre part humaine compte de plus cannibale ou de plus désespéré.
Alors oui, lorsque, après avoir lu la brève quatrième de couverture, cette dame a reposé Mon Père sur la haute pile dressée devant moi au salon du livre de Vannes et qu'elle m'a dit « je ne le prends pas, c’est trop dur », j'ai su que j'étais parvenu au sommet de ma montagne, là où l'on est forcé de regarder en bas, regarder loin ; là où, sans avoir besoin de cligner des yeux, l'on voit tout - la cime des arbres comme les noirceurs qu'ils tentent de masquer, et dans la plaine les hommes qui fuient et au seuil des maisons les femmes qui pleurent. Ainsi, ce qui semblait être « dur » à ma visiteuse de Vannes, c'était de voir. Et donc de savoir. Voir et savoir le mal fait à nos enfants, nos faiblesses à les défendre, l'appétit des ogres. Je crois que tôt ou tard il faut montrer, il faut nommer, car l'imagination est sans fin lorsqu'elle se hasarde du côté du féroce. Je crois aussi qu'en ces temps où la pensée est réglementée et, comme aux heures sombres du monde, la parole suspectée, il est du devoir de l'art de retrouver son rôle d'empêcheur de vivre en rond, de pousser les murs, de cogner, d'évoquer « cette sinistre nouvelle de ce qu'un homme a pu faire d'un autre homme ». Il faut retrouver cette liberté essentielle qui consiste à parler de tout, à montrer tout, cette joie de donner la parole à ceux qui ne l'ont plus car leurs mots en eux sont restés enfouis, car les mots en eux ont été émiettés, et s'il arrive parfois, oh rarement, que quelques-uns parviennent enfin à leurs lèvres, ils ne sont pas cueillis, pas recueillis. »