C’est quoi le désir ? II/ Et si on n’avait du sexe que si on le voulait activement ?
Le problème quand on est asexuel·le et confronté·e au sexe c’est qu’il nous manque deux référentiels :
Le premier : une culture du consentement
Quand on passe beaucoup de temps plaisant avec une personne qui nous intéresse, intéressée par nous, agréable, mignonne, qui nous fait rire, la société nous demande quelles sont nos raisons pour ne pas avoir de sexe.
On entend couramment des messages comme « il faut coucher avec son homme si on veut le garder », « vierge après 20 ans c’est pathétique », « refuser de coucher avec son conjoint sans bonne raison c’est pas cool et il a bien raison de la quitter », etc.
Il faudrait justifier pourquoi on ne veut pas d’une relation considérée comme complète selon les standards établis. Expliquer ce qui nous retient. Et puis, faire un effort, et essayer.
C’est dommageable, et ça ne marche pas.
La question qui devrait être posée c’est : est-ce qu’on a vraiment envie d’un rapport sexuel, là, avec cette personne ? Toute réponse positive serait un feu vert. Toute réticence, hésitation ou raisonnement qui dit « bon, je n’ai pas de raison de ne pas vouloir » serait un feu rouge.
Et qu’est-ce qui peut nous aider à y voir plus clair sur ce feu vert ?
Le second référentiel qui nous manque : la notion de désir
Personne ne définit le désir dans une société où il est sous-entendu que tout le monde le connait un jour. Quand on ne le vit pas et qu’on n’a aucune idée de à quoi ça devrait ressembler, mais qu’on est à l’âge où soi-disant tout le monde comprend, on peut se laisser guider et influencer par tout autre chose.
Pourquoi tout le monde reconnait que la toute première expérience sexuelle est en général minable, surtout pour les femmes hétérosexuelles, et pourtant l’immense majorité des gens, y compris les femmes hétérosexuelles 1) essaye quand même et 2) cherche à recommencer, plusieurs fois ?
S’il fallait « essayer » le sexe pour en avoir envie, et s’il fallait avoir une expérience réussie, il y aurait beaucoup, beaucoup moins de sexe. Il n’y aurait même pas de première fois sauf pour les gens qui cherchent à procréer !
La seule explication logique, c’est que les gens ont des rapports sexuels parce qu’ils en ont envie avant même de passer à l’acte : quelque chose les attire, les y pousse. Et ils sentent que l’acte lui-même répond à ce quelque chose. Cela peut-être sans direction (la libido en éveil) ou dirigé (le désir pour une autre personne), mais il y a bien un moteur.
Or, c’est étonnant mais ce n’est pas du tout le message véhiculé par la société.
Parce que le désir reste sous-entendu et non défini, tout se passe comme si une personne ou une situation était intrinsèquement excitante, et menait naturellement à l’acte.
De l’objectification des femmes et de certaines parties de leur corps (sexy par nature), au script des pornos (une situation de départ crée l’opportunité, qui amène automatiquement au rapport), en passant par les discours autour du sexe qui ôtent toute autonomie personnelle (les hommes et les femmes ne peuvent pas être amis, les hommes ne pensent qu’à ça, une personne en couple ne devrait pas passer beaucoup de temps avec une tierce personne du genre désiré, le fait de ne pas avoir de relations sexuelles fait l’objet de dérision) jusqu’aux dérives des violences sexuelles et de leur représentation (vu ce qu’elle portait évidemment il ne pouvait pas s’en empêcher, elle n’a pas dit non, les hommes en ont toujours envie, c’est une allumeuse si elle l’excite et qu’elle dit non ensuite, une jolie femme qui ne veut pas de sexe c’est du « gâchis »…). Perversement, les femmes sont punies pour leur sexualité dans tous les cas, mais c’est encore autre chose.
La grande majorité des gens ressentent du désir, à tel point que personne ne le définit ou ne l’explicite, c’est juste une réalité omniprésente de la vie.
Donc la société nous montre que certaines situations amènent automatiquement aux rapports sexuels, cela paraît naturel et systématique et la suite logique de ces situations, et c’est décrit comme tellement génial et incroyable que tout le monde chercherait à en avoir le plus possible et de la meilleure qualité possible ;
En outre, la société a zéro culture du consentement, et notre entourage nous dit de façon répétée qu’on rencontrera quelqu’un un jour, que ça nous arrivera aussi, qu’il faut essayer, qu’on ne sait pas tant qu’on n’a pas essayé ; en parallèle, cette absence de culture du consentement délivre des messages qui enjoignent à avoir des rapports pour s’épanouir et satisfaire sa·on partenaire
Et maintenant nous voici nous, qui ne connaissons pas du tout le désir, et qui nous retrouvons dans une de ces situations, seul·e avec une personne chouette qui veut coucher avec nous et sans « bonne raison » de dire non, et nous devons nous rendre compte spontanément que nous sommes parmi les rares personnes à ne pas avoir activement envie d’avoir un rapport avec une autre personne ?
J’admire profondément, sincèrement, les personnes asexuelles qui ont eu assez de connaissance d’elles-mêmes, de confiance dans leur ressenti, d'esprit critique face au discours ambiant martelé, pour s’en rendre compte avant de passer à l’acte et ne pas le faire. Moi j’ai « essayé », et je ne m’en veux même plus : je n’avais pas les outils à l’époque pour savoir que je n’en avais pas envie et que je n’avais pas besoin d'essayer.
Si les personnes asexuelles se battent aujourd’hui pour leur simple visibilité, c’est pour donner ces outils aux nouvelles générations : le simple fait de savoir que ne pas avoir envie est une possibilité, ça change des vies. Et ça devrait être une évidence et pourtant dans le monde actuel c’est inimaginable. Alors aidons celles et ceux qui en ont besoin à l’imaginer :
Il est possible de ne pas avoir envie de faire l’amour, sans « bonne raison ».
Mieux : c’est faire l’amour qui devrait nécessiter une bonne raison, et elle peut être différente d’une personne et d’une situation à l’autre, mais que l’on comprenne le désir ou pas, je propose qu’on change de message et qu’on suggère aux gens qu’on devrait faire l’amour seulement si on en a vraiment, activement envie.
Encore mieux : on devrait faire l’amour seulement si on en a vraiment envie et si on s’assure que notre partenaire en a vraiment envie aussi.