La Colère
J'eu un ami il y a presque 10 ans de cela. 10 ans, en septembre.
Ce fut une amitié qui a été à ce jour l'une des relations les plus profondes et vitales à ce que je suis, dont l'amour que je ressens encore pour lui n'a eu d'égal que la peine et le deuil suivant le crashout qu'on s'est pris·es, et depuis on ne se parle plus du tout. Et j'y pense tout le temps. C'est un peu mon empire romain affectif. Parce que j'y retrouve tous les éléments qui me rendent la vie impossible depuis qu'elle a commencé. Ah oui, tout ça.
Ma retenue, ma recherche de validation en courbant l'échine, mes efforts à nier mes besoins et mes limites, et faire tout l'inverse précipitemment en éclair pour ne pas sombrer, puis recommencer, tout en nourrissant l'autre qui socialement est mon dominant mais intimement était mon confident, et je fus lae sien·ne, et bien entendu ce fut une co-dépendance désagréable pour nous deux, qui nous marqua plus qu'on ne se l'admettrait l'un·e à l'autre, sans doute.
Sa colère, sa honte, sa culpabilité catholique, son besoin de prouver, sincère, qu'il n'est pas un monstre. Mon incapacité à me reconnaître dans ça alors que je n'en étais pas dénué·e. Au contraire. Je ne l'ai compris que trop tard.
Ma tristesse, ma détresse, mon envie de mourir, ma terreur, mon besoin de m'enfuir de l'emprise de mon violeur. Du violeur de ma mère.
Mais, surtout, nos colères. Notre colère commune d'enfants bafoué·es, diabolisé·es par une culture commune, des stigmas communs, un environnement sensoriellement insupportable commun, pour les aîné·es autistes non-diagnostiqué·es, parentifié·és, terrorisé·es que nous avons été sans reconnaissance des adultes qui nous ont ainsi traité, sans schéma pour savoir nous réparer de ces heurts, atténuer des douleurs primaires, au creu de ce que nous avons été, à nos âges les plus vulnérables et malléables, qui nous ont laissé·es noyé·es dans la culpabilité sans queue ni tête, et trempé·es jusqu'à la moelle de nos os d'un sentiment de salissure profond.
Nos rapports à ces stigmas n'est pas le même. Je pense que ma conscience d'être queer au vrai sens du terme, que je suis étrange et pas le choix, d'accepter que je suis échec sur échec, un·e Icare en carton qui ne pouvait avoir les cartes pour gagner à un jeu dont les règles repose sur mon invisibilisation jusqu'à mon ADN, mes racines— c'est ma différence avec lui.
Lui, qui pu croire à ce rêve américain au final bien plutôt blanc tout court, qui pouvait passer pour le gars qui était capable par défaut, qui avait à perdre tout si il flirtait plus longtemps avec l'impur, et on lui a dit. Beaucoup des ses amis lui ont dit. Beaucoup m'ont donné des airs de sorcière, des médisances de commère, des positions d'hystérique, des manipulations de femme, des lubies de folle. Je ne pense pas qu'il les ai crus. Je ne pense pas qu'il les ai validé. Je pense qu'il a refusé de prendre position qui puisse briser ces liens avec qui que ce soit. Et donc on a fini par ne plus se parler, parce que la violence et la malveillance peut être calme et sussurée gentiment, bons conseils de bons copains, de mecs biens, avec une vie rangée, propre.
Et que moi, j'ai crue tolérable cette salissure. Et que lui, il a vu ma possible colère comme une menace. Et moi, je crois aussi. J'ai fait pareil, au final. Et lui qui a honte, de cette colère qu'il nomme son péché capitale, il n'a pas pu comprendre un choix que j'ai fait, me semblant on-ne-peut-plus prévisible pourtant de ma part.
Cinq ans ont passés. Lourd de son absence. Et de non-dits. Aucune idée de comment en reparler. L'impression de rester sale dans cet attachement affectif. Comme si je l'avais bel et bien harcelé. Cette accusation-là, je l'ai tolérée aussi, malgré l'hypocrisie odieuse.
J'ai pas eu l'impression que ça ait été voulu. J'pense que c'est profondément une personne qui veut du bien à l'autre. J'pense qu'on comprend pas du tout pareil l'autre, par contre. Il y voit un danger potentiel si l'autre est imprévisible, je vois l'autre comme imprévisible car iel est complexe et l'accepter me soulage physiquement d'un poids écrasant. Il voit l'émotion comme une performance morale à cadrer, je la sais surpuissante et inévitable donc si anodine finalement. Il est hanté par la colère et la mienne est la seule chose qui me garde en vie à même mes veines.
La Colère, païen. La Colère, c'est le sang. Le sang n'est ni mal ni bien. Ni sale ni propre. Le sang est la vie qui se meut dans nous par un circuit de coeur à cerveau à poumons à muscles à oeil à coeur à cerveau. La Colère, c'est l'adrénaline.
Ne pas la ressentir, c'est mourir.
La réprimer, c'est se tuer.
L'exprimer, c'est neutre moralement, politiquement. C'est neutre parce que ça dépend non pas de notre valeur, c'est pas la question. C'est pas la culpabilité, la question. J'aimais ta colère. Trop, parfois. Je m'y suis caché·e pour y ressentir la mienne par proxy, gardant la forme soumise qui cache le fond. Or, le fond bout. J'ai mijoté j'ai macéré me suis chauffé froissé crampe émotionnelle j'ai trop serré.
Ma colère m'a mangé. J'aime ma colère. Maintenant. Il a fallu nous réconcilier. Pas facile et on s'est cogné. C'est pas grave, c'est le même corps, sous mon entière responsabilité, j'ai tous les droits dessus. Et puis finalement grave.
Pas l'exprimer assez, pas entendre mon corps qui crie qui hurle qui appelle à la justice, au moins à chaque mois suffisamment bouffer, j'en suis réduit·e à même plus correctement chier. J'ai les tripes en branque, les genoux qui flanchent, le coeur qui me lâchent, les nerfs qui se fâchent, et facho qui monte au pouvoir moi pas pouvoir courir plus vite, trop épuisé·e moi assisté·e. J'ai très peur d'être handicapé·e. Lourdement handicapé·e. Parce que je le suis déjà. C'est trop tard.
Et c'est toujours pas reconnu.
C'était pas tout d'accepter qui je suis, faut aussi que je puisse le prouver pour prouver que j'ai besoin des aides pour mériter de vivre dans des conditions respectant ma dignité humaine.
Eh merde.
En voulant me croire amoral·e contrairement à lui je me suis fourvoyé·e. Je reste moralisé·e. "Beh c'est pas toi qui décide, en fait". Lui, il incarnait peut-être trop la norme, assimilationiste égaré, mais moi à croire que refuser de jouer au jeu des politiques de respectabilité, j'ai cru que c'était une question d'intellect et de psyché, alors que c'est du physique.
J'ai sous-estimé mes besoins, mon corps abîmé, mes nerfs frits, mon hypermobilité. La physique-chimie du corps et mon contrôle sur Brian. Pardon, Brian, c'est le nom qu'on donnait au cerveau, un p'tit jeu de mots d'anglophones autistes potits blagueurs qui débattent pour le stimuli du va-et-vient ping-pong comme un two-man/dyke show pré-mâché. Un petit théâtre d'idéologies qui nous dépassent et qu'on incarne en intérim, pour faire genre.
C'est une forme de performance de genre de débattre. C'est très masculiniste. C'est vieux comme la Grèce Antique et sa rhétorique qui définit le démocratique et la bonne politique.
Moi je défendais ma vie, en pleine exploration de genre, de ce que je suis si même j'ai le droit d'être qui je suis— je croyais absolument pas à la possibilité de vivre et sortir du placard. Aucune ressource ni soutien. 2 mois avant qu'on commence notre petite valse quotidienne sur les bancs de la fac d'Anglais, tout le monde pensait qu'on se détestait alors que nous on y revenait, 2 mois avant je sautais. Pis j'ai loupé mon coup et la falaise m'a vautré à plat contre sa paroi et j'ai jamais pu replonger. Je pouvais pas m'identifier, je me cherchais.
Lui, il me cherchait. Il m'a trouvé·e. Il s'est re-trouvé, re-rencontré. Ca l'a fragilisé dans ses fondations. Il m'a dit que me parler, c'était comme faire de la chiropractie. Moi j'voulais pas, j'y peux rien si j'avais conscience de ma condition sociale et physique de tordu·e.
Je lui ai montré, juste parce que je ne savais pas ne pas nommer, ne pas invoquer (j'essaie, maintenant, mais je peux pas, même sans rien dire, juste parce que je suis moi et que je me suis nommé·e moi, et me nommer c'est basculer la norme, elle et moi on se connaît on existe parce que l'autre nous définit, qu'il était comme moi. Divergent. Différent. Au niveau du cerveau, à minima.
Dans son cercle social très hiérarchique, ça marchait pas du tout. Il fallait faire un choix. Il était identifié comme le grand frère, le pilier, celui qui protège. Pouvait pas être handicapé.
On m'a dit qu'à cause de moi il en profitait. Il faisait des trucs pas cools juste parce que maintenant il savait que c'était pas uniquement une question de volonté. Je sais pas si c'est vrai. On m'a raconté. On m'a raconté·e à d'autres aussi. Il y avait une colère, un ressentiment. Un sentiment de trahison parce qu'on se sent forcé·es, manipulé·es, pour plier. Moi on me dit que je suis un psychopathe manipulateur instable et sociopathe.
Moi je dis que ça s'appelle l'empathie humaine, parce que non, on ne ressent pas toujours de la sympathie quand on dit empathie, un·e gosse qui en tape en autre parce qu'iel veut son jouet est en empathie. Par pitié arrêtez de moraliser l'empathie. C'est pas une valeur humaine c'est LA nature humaine. "Monkey see monkey do", un·e "empath" c'est toustes les humain·es, toustes les Grand·es Singes.
On est toustes que des Grand·es Singes aux mains rouges de nous rattraper à chaque fois qu'on tombe et on tombe beaucoup et les hommes cisgenres tant qu'ils peuvent passer pour valides, un corps valide est un corps sain, un esprit sain, un sexe sain qui pisse droit loin et bien, un puissant sain, un saint sacrificiel, blanc, hétéronormé, fonctionnel, productif, ces individus cismasculins sont des Grands Singes bien petits désormais, condamnés par le jeu de rester en suspens indéfini, en équilibre sur une ligne, "Où sont les murs ? J'ai besoin des murs." crie le nerf vagal qui donne le vertige au cerveau de celui qui est sans branches sans liens sans soutien sans autre puissance qu'il puise en lui ou s'approprie ailleurs et fait sienne. Mais c'est le jeu.
Le même jeu dont est maître le patriarcat, dont sont l'orchestre les individus cismasculins les plus riches, les plus nobles, les plus haut-placés. Les plus grands singes parmi les singes, les plus forts à nier leur animalité, leur bestialité, car le bestial c'est l'autre c'est le masculin "sale" d'Afrique, d'Asie et d'Amérique pré-coloniale, la colère du sauvage, c'est le masculin "faux et fallacieux" de la transidentité et de la non-conformité de genre, des déviants sexuels et des mal-baisées. Bien binaire. Bien simple.
Il peut jouer le jeu.
Moi non.
C'est ce qui protège La Colère en moi. C'est ce qui réprime la sienne.
J'espère qu'elle ne pourrit plus en lui lui donnant envie de brûler en enfer. Je prierai à un dieu que je ne crains pas et ne vénère pas pour moi, qu'il puisse être libre de cette terreur de son vivant. Qu'il puisse vivre vivant et pas performant.
Ma Colère, c'est pas que je la vénère, c'est que si je suis vnr alors j'avance. Car elle tricote mon espoir. Brian était dans notre imaginaire, un salaryman dépassé, désabusé, éparpillé, pas capable de correctement bosser.
Je lui donne désormais les traits simiesques des Chimpanzé·es, un trois-pièces mal taillé et un air haggard et alerte à la fois, sidéré·e de devoir classer dossier sur dossier à ce bureau, ellui qui vient à peine de quitter son arbre où iel était très bien, perché·e pendant plus de 100 000 ans. Qu'est-ce qui lui a pris de descendre de son arbre, se tenir sur deux pattes, se servir de deux pouces et vibrer deux cordes vocales pour donner morphèmes et phonèmes et BAM.
Ca fait pas des Chocapics mais des sociétés complexes et qui pîquent. Où aujourd'hui y a de la colère qui gronde et qui est réprimée, face à une colère qui elle s'exprime dans une violence invisible mais qui se voit si on le veut bien quand on pleure des vitrines de grandes enseignes et des monuments et de l'Assemblée Nationale bordelisées, et pourtant le seul bordel qui s'y trouve c'est quand nos élu·es ont rendu hommage à un nazi.
Brian, je l'appelle Cerveau Singe, aujourd'hui, quand la colère monte mais que c'est pas canalisé, et des fois c'est le bon moment, des fois nan. Mais je la rejette pas parce qu'iel a raison au final, sa colère. La Colère est la Raison de Brian. C'est sa réaction la plus protectrice suite à ses ressentis primaires. Cerveau Singe survit par la Colère. A moi d'accepter que je suis un·e singe comme les autres et ensuite de rester responsable vis-à-vis de soi et des autres.
La Colère c'est son carburant. Iel est au niveau des émotions chef·fe du département.
Je suis à la tête de cette entreprise de chair et d'os dans une compétition à laquelle je ne veux plus prendre part depuis que j'ai perdu, y a longtemps, et que j'ai aussi perdu toute illusion que j'atteindrai cette norme qui ne sert qu'à nous assimiler ou nous anéantir, finalement nous diviser. J'en fais une véritable fierté, en juin et en juillet, et je veux porter haut cet espoir que me procure cette fierté. Je saurai pas expliquer comment je fais, en vrai. Je recommande de se tourner vers les mouvements punk, queer anti-social·e, grunge et crip. Se tourner vers les plus sales et ce que nous écrivons depuis le caniveau.
Et pas confondre fierté de l'impureté et fétiche du tout-permis prédateur et nihiliste. C'est au final que continuer la tradition puriste que de dire que rien ne l'est et donc tout est permis, parce que c'est justifier une hiérarchie des plus fort·es. C'est le but de tout purisme. Ou de faire croire que vouloir une cohérence militante rigoureuse, ce serait du purisme, de la pureté militante. C'est le but de la tradition qui fétichise la pureté de discréditer celleux qui ne le sont pas. Pour les fétichistes du tout-permis nihiliste, sont pur·es celleux qui rejettent toute responsabilité, en relativisant tous les interdits comme nuls, et en nous qualifiant de "pipous", "cuck", "soyboy", "snowflake", faibles à leurs yeux en somme, impur·es et sans mérite aucun, certainement pas de respect, dans leur système de valeurs pseudo-engagé et divergent.
Ce qui n'est que du cismasculinisme. Ce que toute personne peut pratiquer peu importe son genre. C'est du militantisme ! Au service de la norme. Au service des puissant·es, des dominant·es, des valorisé·es parce que d'autres sont écrasé·es pour qu'on puisse se définir par opposition à iels. C'est du militantisme normatif et violent, mais mou. Pour se sentir important·e alors qu'au final ses pratiquant·es ne sont qu'un groupe sans esprit critique qui recrachent des buzzwords pour un jeu de popularité comme dans les cours de récré. C'est du niveau collège, politique parce que banal, sans pertinence progressiste.
Du bruit pour faire genre.
Je préfère de loin mon genre qui fait du bruit même quand je ne dis rien, ne veut rien dire à personne mais m'ébruite en existant dans l'espace public. Du bruit parce que y a quelque chose qui colle pas. Ca ne s'assimile pas. Je m'en fous, c'est pas mon but de me positionner vis-à-vis de la norme. Je sais juste que je n'y colle pas. Je suis pas un post-it, donc ça va.
Je reparlerai plus jamais vraiment à ce frère comme avant. Je serai jamais catholique, je suis cathodique à la rigueur, et je zappe les chaînes vite mais j'en ai toujours plusieurs d'affichées en même temps qui tournent simultanément, pour pas finir sous la neige statique.
On pourra sans doute plus jamais se capter. On s'est prétendu·es figé·es dans le temps et inchangeant·es et puis on a été rattrapé·es. On se captera plus, on peut plus faire semblant d'être sur la même longueur d'ondes, on a trop de fréquences précises.
Et puis y a trop d'interférences.
Trop de nouveaux sons qui sortent, sans arrêt.
C'est pas grave. Je l'ai entendu et il m'a aidé à trouver mon tempo. Je lui souhaite le meilleur.
La Colère. Sans la peur.















