« Explorer et comprendre toutes les implications qu'entraîne la transition de la page à l'écran doit nécessairement être un effort de communauté ». Katherine Hayles – Electronic Literature : What Is It ? eliterature.org
Parce qu'il y a toujours quelque chose d'incertain, lorsque l'on défriche de nouveaux territoires et que l'on souhaite rendre ses « fouilles » immédiatement publiques. Lorsque l'on travaille sur un sujet qui n'a de cesse d'évoluer, muter, bouleversant les usages et les pratiques au moment même où l'on agit. Au moment même où il y a transmission - de nouvelles lois sont votées, de nouvelles versions de logiciels et de licences sont lancées, de nouvelles tablettes arrivent sur le marché, de nouveaux acteurs se manifestent, de nouvelles initiatives voient le jour.
Alors parler d'édition, de lecture et d'écriture en réseau, tâcher de partager ce que l'on sait, ce que l'on pressent, ce que l'on découvre à l'instant, en voilà une mission bien hasardeuse mais ô combien courageuse et nécessaire. Transmettre maintenant. Oser entreprendre, s'aventurer, avec toute la marge d'erreurs, d'aléas que cela suppose aussi. Car l'idée motrice réside bien dans cet aller à... aller vers... des usages non encore établis et créer des situations d'échange et de transmission. Où l'on distingue l'innovation de l'invention.
« L'invention désigne l'arrivée de quelque chose de nouveau, tandis que l'innovation en est le prolongement à travers son application technique. C'est l'usage fait par le corps social d'une invention qui débouche sur l'innovation. Sans usage, pas d'innovation et l'invention tombe dans l'oubli où est remisée dans le musée des nombreux prototypes qui n'ont jamais trouvé d'utilisateurs. Pour innover, il faut transmettre l'invention à la population à des fins d'appropriation. »[1]
Il ne s'agit en aucun cas de s'exposer seul, le cycle [lire+écrire]numérique, est loin d'être une initiative isolée. Au contraire, en profiter pour souligner, des démarches similaires engagées dans d'autres régions sous la forme d'échanges critiques, temps d'information et de médiation, ouverts aux acteurs du livre et parfois plus largement au grand public. Des espaces qui se sont multipliées ici et là ces trois dernières années : les Rendez-vous livre & numérique (Livre et lecture en Bretagne), les rencontres Lire, écrire, penser, conserver dans un monde numérique (Centre du livre et de la lecture en Poitou-Charentes), le cycle numérique Terr e-toires de lectures (ARL Haute-Normandie), les #aperonum (ARALD), le colloque Les Métamorphoses numériques du livre et de la lecture (Agence régionale du Livre Paca) ou encore la Biennale du Numérique de l'Enssib, la plate-forme d'animations et de formations du Labo de l'édition, les conférences & débats Cultures numériques de la BPI ou le séminaire Écritures numériques et éditorialisation organisé par la revue en ligne Sens public.
À la différence près, comme le souligne Guénaël Boutouillet en introduction, que nous avons souhaité élaborer un programme articulant «la délivrance d’une expertise, suivie aussitôt de son questionnement, de sa retraversée, voire reconfiguration, en situation d’atelier ». Nous avons également joué la carte nomade avec un cycle itinérant en trois lieux en région : un pôle universitaire (La Roche-sur-Yon), une médiathèque (Rezé) et une Maison des Arts ayant récemment inauguré un espace numérique (Saint-Herblain). Parce que les questions de lecture et d'écriture s'inventent et s'invitent aujourd'hui dans autant d'endroits. Être sur place, donner la parole aux acteurs, croiser les publics et... se compliquer un peu la tâche chaque fois.
Parce qu'aborder la lecture et l'écriture numérique en pratique soulève des questions d'ordre technique : quels sont les lieux appropriés aujourd'hui pour ce type de « situation » (sur la base d'une dizaine d'ordinateurs avec un réseau ouvert et un vidéo-projecteur ) ? Parmi les Maisons de l'Emploi, les Espaces Publics Numériques, les Médiathèques, les lieux d'Arts numériques, les salles informatiques d'Universités, les lieux pour lesquels il s'agit d'une mission, et bien il ne restera que la Médiathèque avec ses créneaux horaires ouvert au public à aménager en conséquence. Chaque fois donc « reconfigurer » entre perturbations et adaptations. Clin d'oeil aux retours d'expérience et difficultés évoqués par Guénaël Boutouillet dans son article Le numérique en atelier d’écriture : un espace neuf où refonder des pratiques : le hardware de l'atelier d'écriture numérique, là ou le bât blesse.
Une fois l'atelier campé en dur, nous rajoutons d'ultimes contraintes : nous doublons l'atelier d'un espace de travail en ligne (le blog [lire+écrire]numérique) dont nous envisageons d'éditorialiser les contenus à la fin du cycle pour produire un livre numérique. Plutôt qu'un guide au format PDF ou des actes en version papier, autant tester la production d'une forme évoquée tout au long de l'année. Hasardons-nous, ensemble. Et c'est précisément sur un atelier d'édition que l'on clôturera le cycle. Où l'on mettra le groupe en situation de design éditorial collaboratif pour penser et discuter la fabrication de ce futur objet.
Si « les dispositifs technologiques utilisés dans le cadre de l’écriture numérique déterminent le contexte d’un contenu, son accessibilité et, finalement, participent de l’émergence de son sens » [2,] ce cycle est à la fois l'expérimentation d'un dispositif et d'un support. Pensé tel un parcours, de conférences en ateliers d'écriture numérique en atelier d'éditorialisation, tout le monde s'y est retrouvé apprenant : les participants en premier lieu mais aussi les intervenants et les partenaires qui réagissent au format proposé, et les médiateurs que nous sommes, qui continuent d'interroger le fond et la forme. L'édition numérique que vous avez sous les yeux en est pour ainsi dire le meta-projet : un livre numérique sur le livre numérique, un support qui s'interroge sur lui-même.
La médiation qu'implique cet objet devient alors une nouvelle question à prendre en compte dans le processus. Pour faire vivre un tel support (la même question se pose pour animer un espace de veille numérique), il est nécessaire de penser conjointement une médiation en ligne (numérique) et une médiation dans l'espace physique (culturelle). La médiation de ces objets et territoires numériques, s'invente, et l'on ne peut que se réjouir de voir apparaître des #aperonum (la version forum dans l'espace public de la veille numérique mise en place par l'Arald) ou encore l'opération 100 bibs, 50 epubs qui met disposition un pack de 50 ePubs du catalogue de la création contemporaine de la maison d'édition coopérative Publie.net dans des bibliothèques, médiathèques, établissements scolaires etc. qui en retour s'engagent à partager leurs expériences de médiation.
Arrive alors, déjà, le moment de se poser la question de la médiation pour les « bibs-sans-livre » (l'ouverture de la première bibliothèque entièrement numérique, c'est déjà hier). La question n'est peut-être pas tant de savoir ce que l'on fait « après le livre » mais bien d'oeuvrer à ce que « maintenant le livre » soit une réalité dans laquelle co-existe dispositifs technologiques et médiations culturelles, croisant les problématiques au cœur des humanités numériques, autrement dit la recherche et la demande sociale. Parce qu'il y a un scénario auquel on ne veut pas penser, une question qu'on ne souhaite soulever. « Et si... », à l'instar studios d'enregistrement aujourd'hui « contenus dans un ordinateur portable », les bibliothèques étaient vouées à disparaître ? La question pourrait même en cacher une autre : alors demain, tous bibliothécaires ? Si les problématiques et « compétences métier » du bibliothécaire ont changé, son rôle de « passeur de culture et de savoir » dans une société de l'information & de la connaissance déjà tournée vers l'impression et la publication post-digital [3] - s'en trouve en effet complètement bousculé dès lors que la bibliothéconomie et la bibliodiversité, deviennent à l'ère des réseaux sociaux, la responsabilité de tous, professionnels ou amateurs, individu ou communauté.
Ainsi voit-on se propager des initiatives développées par des cyber-librarian, tantôt artiste, chercheur, designer ou hacker, parfois avec une seule casquette. Alessandro Ludovico, théoricien des médias et curateur de l'exposition Erreur d'impression – publier à l'ère du numérique sur la galerie virtuelle du Jeu de Paume (jusqu'en avril 2014), nous dit à propos du projet Monoskop Log (archives en accès libre d'écrits sur l’art, la culture et les technologies des médias) développé par l'artiste slovaque Dušan Barok qu'il « incarne le « bibliothécaire individuel » du XXIe siècle, qui conserve et met à jour continuellement sa collection, tout en rejetant toute implication commerciale ou liée au droit d’auteur. Ces bibliothécaires constituent une nouvelle génération d’agents culturels actifs, et définissent de nouvelles zones temporaires autonomes ».
Prenons deux exemples, en développement. Biblioteca, est l'initiative d'un groupe d'étudiants du Pietzwart Institute à Rotterdam, de bibliothèque numérique local via l'utilisation d'un Raspberry Pi (un nano-ordinateur de la taille d'une carte de crédit). La Biblioteca permet de rassembler, maintenir et distribuer, par et pour une petite communauté, une collection numérique autonome de textes disponibles sur un réseau wifi local. [let's share books] est un projet, porté par Marcell Mars, de plug-in pour le logiciel libre Calibre. À ce jour, Calibre qui permet d'organiser son propre catalogue de livres numériques et synchroniser sa collection de son ordinateur vers une grande variété de lecteurs de e-books, ne fonctionne qu'en local empêchant le partage de sa bibliothèque sur l'Internet public. Ce plug-in tend à connecter les « bibliothécaires Calibre » entre eux de façon à faciliter la synchronisation de leurs catalogues, la recommandation et le partage de livres. Les vieux rêves de bibliothèque universelle font place à des rêves de bibliothèques publiques peer-to-peer, locale et mondiale : ma bibliothèque est ma maison, ma maison est ta maison, ma bibliothèque est ta bibliothèque.
D'ici à ce que les bibliothèques ne deviennent des « musées déserts » tel que le prédisait Coover dans son essai The End of Books [4], gageons plutôt que leur rôle est et restera celui d'un espace public, initiateur, passeur, animateur d'un patrimoine, de collections de livres, des usages et pratiques que la lecture et l'écriture induisent au 21è siècle. Et des médiations hasardeuses et heureuses, élaborées ici maintenant dans des médiathèques, il y en a : pour célébrer les Biens Communs (Copy Party, journée du Domaine Public, borne d'accès musique libre Audiotact ), enrichir l'encyclopédie Wikipedia (edit-a-thon), partager des contenus numériques (Biblio-Box) ou encore numériser des livres (Bookscanner). Parce que la lecture et l'écriture ne sont plus confinées dans la sphère privée, intime, elles sont aussi devenues des pratiques sociales, partagées, connectées. Rendues publiques. Qu'on se le dise aussi : stockées, fouillées, analysées. « Chaque fois qu'un passage est souligné, il est automatiquement stocké dans les data centers d'Amazon » précisent les deux auteurs du projet Networked Optimization ayant travaillé à partir des « marqueurs populaires » produits par les usagers de la Kindle d'Amazon [5].
La lecture n'échappera pas au data-mining.
Mais la littérature, numérique #oupas, nous emmènera encore ailleurs.
Catherine Lenoble, mars 2014