Carlos (Buenos Aires, Argentine)
Carlos, c’est le monsieur de la boutique de photo. Je l’ai rencontré le tout dernier jour de mon voyage. Quand je suis rentrée dans son magasin avec Dancho, j’étais un peu stressée, un peu pressée et, accessoirement, en sueur (ah, la moiteur des étés portenos…). Avant de prendre mon avion le soir-même, je voulais imprimer une photo pour offrir à mon ami Guido. Comme j’avais une montagne d’autres trucs à préparer/gérer/penser, je comptais régler cette histoire en 3 minutes chrono. Mais évidemment ce ne s’est pas passé comme ça. Et heureusement, en fait. Car c’est probablement une des rencontres les plus émouvantes de mon voyage.
J’arrive devant le comptoir. Derrière, un homme d’un âge avancé et à la peau diaphane me sourit. Il a l’air franchement vieux. Le genre qui pourrait être mon grand-père mais qui travaille toujours parce qu’il a une retraite minable. Je lui explique ce que je veux. Mon accent lui titille l’oreille. Il me demande d’où je viens. Je lui réponds de France. Il me dit bienvenue. Je rigole en lui disant « merci mais en fait ça va faire presque trois mois que je suis en Argentine, je pars aujourd’hui ! »
Il me dit que sa nièce est en ce moment à Paris et qu’il fait tellement froid et qu’il y a tellement de neige que la Tour Eiffel a été fermée donc elle n’a pas pu la visiter. Il prend alors son smartphone et ajuste ses lunettes sur son nez. Il cherche une photo de Paris que lui a envoyé sa nièce. Tranquillement, il fouille, va d’une appli à l’autre mais ne trouve pas la photo. Et pendant ce temps là, il n’a toujours pas lancé l’impression de la photo. Moi, ben je lui souris, un peu crispée en regardant l’heure tourner… Puis je relativise « bon, je sais pas trop ce qu’il fout, mais il a l’air sympa, alors relaaaaax. »
Carlos a beau chercher, il ne trouve pas la photo. Bon, tant pis. Il lance, finalement, l’impression. Puis, mon ami Dancho lui demande une pellicule pour son appareil argentique. Carlos lui tend un rouleau et lui donne des conseils sur les réglages à faire. Il papote, il papote… Jusqu’à nous raconter une histoire. Celle de son propre père qui tenait aussi une boutique de photo à Buenos Aires. Pendant une période de disette, ce monsieur s’était retrouvé à cours de produit pour révéler les photos. Il avait alors trouver une combine pour allonger le peu de produit qu’il lui restait et réussir à révéler les photos. Un processus qui prenait le double de temps, mais qui marchait à merveille. Cette technique était remonté jusqu’aux oreilles de Kodak, qui avait demandé à l’argentin de lui expliquer sa technique. Le papa de Carlos avait partagé son expérience. En remerciement, Kodak lui avait envoyé des milliers de pellicules et de produit révélateur. Un cadeau inespéré à une époque où l’on manquait de tout.
Carlos raconte son histoire avec un petit sourire en coin. On le sent fier de son papa. Et ravi de partager cette anecdote aujourd’hui avec nous, qui buvons ces paroles. Parce que Carlos, il a un don: il sait raconter des histoires.
Puis, c’est finalement le moment de payer. Il me dit que c’est gratuit pour moi. « Euh ben c’est gentil, mais pourquoi ? » je lui demande, surprise. « Vous savez, j’ai passé des moments inoubliables à Paris avec ma femme, il y a très longtemps. Aujourd’hui, elle n’est plus de ce monde. » Il me dit ça, en me regardant intensément derrière ses petites lunettes, ému. Comme s’il venait de lâcher une bombe émotionnelle. Comme si là, il se voyait à travers moi à Paris, avec sa femme, tous les deux ivres de bonheur, il y a des dizaines d’années. Ce vieux monsieur me chamboule. Sa confidence et son geste me vont droit au coeur.
Dancho me jette un regard complice. Troublée, je balbutie un « euh ben merci » à Carlos. Il me sourit. Je lui demande si je peux le prendre en photo. « Evidemment ! » Il pose seul, puis demande à faire une photo avec moi.
On se dit finalement au revoir. Il me fait la bise à la française, avec deux bécots sur les joues. En me dirigeant vers la sortie, il me lance « Que Dieu te bénisse ! » Une fois dans la rue, on se regarde avec Dancho en mode « euh, c’est fort ce qui vient de se passer là, nan ? » Moi qui avait l’œil fixé sur l’heure, le temps s’est envolé dans la boutique de Carlos. Je ne saurais pas dire combien de temps je suis restée. Par contre, ce qui est sûr est que c’est l’une des rencontres les plus brèves mais intenses que j’ai faites pendant ce voyage.










