WeChat ou Whatsapp, des applications pour communiquer confidentiellement vis-à-vis des autorités françaises ?
Alors que l'affaire des communications entre Nicolas Sarkozy et de son avocat font la une de la presse en ligne et papier (résumé exhaustif de l'affaire dans cet article des décodeurs du Monde), une idée me vient à l'esprit au sujet de la confidentialité des communications.
Que se passerait-il, si Nicolas Sarkozy et son avocat avaient utilisé un service étranger pour communiquer entre eux ? Au lieu d'utiliser un téléphone enregistré sous un faux nom de part et d'autre, dans l'hypothèse ou ils aient utilisé des services de messageries tels que Whatsapp, WeChat ou encore FaceTime, quelles seraient les possibilités de la justice française pour mettre ces services sur écoute ? Pratiquement aucune me semble-t-il.
Concernant Whatsapp (ou Facetime), puisque ces sociétés sont américaines, ce sont les lois très restrictives des Etats-Unis en matière de confidentialité des utilisateurs qui prévaudraient. Mais à la lumière des événements de ces derniers mois, nous savons désormais que la NSA pratique l'échelle à grande écoute.
En lisant la politique de confidentialité de Whatsapp (uniquement en anglais bien sûr), nous apprenons ceci:
"The Information WhatsApp Does Not Collect (...)
The contents of messages that have been delivered by the WhatsApp Service are not copied, kept or archived by WhatsApp in the normal course of business. (...)
Once a message has been delivered, it no longer resides on our servers. (...)
Files that are sent through the WhatsApp Service will reside on our servers after delivery for a short period of time, but are deleted and stripped of any identifiable information within a short period of time in accordance with our general retention policies."
Ainsi, en envoyant des SMS via Whatsapp, voire des fichiers sons en utilisant la fonction vocale, on s'assurerait presque d'une confidentialité certaine, puisque le contenu des messages et les messages eux-mêmes ne sont pas stockés sur ses serveurs. Et la NSA ne scannerait les contenus, et les retiendrait que pour des questions de sécurité nationale sur le territoire ou les intérêts américains. Ainsi, même si Whatsapp souffre quand même d'un manque de clarté flagrant dans sa politique de gestion des données (lire cet article for intéressant : Whatsapp viole la vie privée de ses utilisateurs), cette application est idéale pour envoyer des messages qui doivent passer inaperçus en dehors des Etats-Unis. Et nous pouvons facilement supposer que la requête d'un juge français pour accéder à des messages échangés sur Whatsapp, et ce dans le cadre d'une affaire judiciaire française sans intérêts américains, soit vouée à l'échec.
Donc, si on ne peut rien obtenir auprès de Whatsapp, peut-on obtenir quelque chose en captant les données "à la volée" ? En se plongeant dans la loi sur les écoutes téléphoniques en France, et les récents articles de décembre dernier lors de son évolution (article fort intéressant du Monde encore: "Non, La France ne vient pas d'adopter un Patriot Act"), on y apprend que les services de renseignements peuvent se brancher "directement sur les câbles de télécommunication". Et la distinction entre écoutes administratives et écoutes judiciaires permettent, à minima, de mettre en place des écoutes pour toute suspicion de délit valant au moins 2 ans de prison. Donc, quelque soit le motif, la justice ou les ministères concernées peuvent mettre ordonner facilement une écoute. Mais est-il simple de la réaliser sur une application comme Whatsapp ?
Application pratique : imaginons qu'en utilisant son propre téléphone avec son forfait 3G (ou une connexion internet domestique), Nicolas Sarkozy soit mis sur écoute (la prise de l'écoute téléphonique se faisant en direct sur le réseau de téléphonie). En changeant de mode de conversation grâce à Whatsapp (qui ne remplace pas le téléphone, mais est juste un outil de communication asynchrone, permettant d'envoyer des messages écrits ou des enregistrements de voix), il devient impossible techniquement de réaliser l'écoute téléphonique. Les services ne pourraient que capter les données générées et reçues à la volée. Des données qu'il faudrait retraiter en fonction de leur encryption (oui, Whatsapp encrypte les messages, c'est écrit sur leur site) et qui demanderaient beaucoup de moyens. Cependant, il semblerait que Whatsapp ait laissé quelques portes ouvertes pour la NSA (Crypto weaknesses in WhatsApp “the kind of stuff the NSA would love”), mais tout cela demande d'importants moyens. Des moyens qui relèveraient quasiment du contre-espionnage. Et depuis le rachat de Whatsapp par Facebook, on imagine facilement que la sécurité des données et des messages de Whatsapp est un des tous premiers chantiers de mise à niveau par Facebook, qui est réputé dans le domaine du cryptage (Facebook vient d'ailleurs d'offrir 33500 dollars US dans son concours de debugging permanent, à un ingénieur ayant décelé une erreur de code dans le login OpenID). Et nous pouvons donc raisonnablement imaginer que les services de renseignements ou judiciaires français devraient s'attaquer à un monstre technique pour décrypter les messages transmis via Whatsapp.
Bref, l'utilisation de Whatsapp, même si elle requiert une certaine adaptation pour ses utilisateurs (la fameuse communication asynchrone), elle représente un outil de choix pour passer inaperçu auprès des renseignements français ou de la justice française.
WeChat (également appelé Weixin en chinois - 微信 dans le texte)
Venons-en à WeChat ! Pour rappel, WeChat est un service de la société chinoise Tencent (également à l'origine de la messagerie jusqu'ici la plus populaire dans le monde chinois : QQ), mélangeant les meilleures fonctionnalités de Facebook (sur WeChat vous disposez d'un profil et d'un mur pour poster vos états d'âmes), de Twitter mais aussi de Whatsapp. Mais la fonction qui a littéralement fait décoller son utilisation dans son pays d'origine, c'est la messagerie vocale asynchrone.
Messagerie vocale asynchrone, qu'est-ce donc ? Vous ouvrez une fenêtre avec un correspondant pour entamer une conversation, mais au lieu de taper au clavier votre message, vous appuyez sur un bouton représentant un micro et sans le relâcher, vous dites ce que vous avez à dire. Le message est enregistré à la volée dans un format compressé, et immédiatement envoyé à votre interlocuteur.
Et pourquoi est-ce donc si populaire en Chine ? Mes suppositions me font dire que beaucoup de chinois parlent un dialecte local avec leur proche, dialecte difficilement retranscrit à l'écrit. Puis la vitesse d'exécution (en 5 secondes, on peut dire 3 phrases qui demandent 30 secondes à être écrites), l'attrait de la facilité (on préfère parler qu'écrire) ou encore l'impression d'une interactivité accrue font que cette fonctionnalité a rendu WeChat très populaire en l'espace de quelques mois. Au point que l'application compte déjà près de 300 millions d'utilisateurs actifs dans le monde.
Et suite à ce succès, WeChat a développé 2 fonctionnalités avancées: le talkie-walkie (à mi chemin entre les communications vocales asynchrones et le téléphone) et Video Call, la version chinoise du FaceTime d'Apple. Ce qui en fait une plateforme d'échanges quasiment téléphoniques.
Ainsi, WeChat étant un service d'une société chinoise, cette dernière est donc soumise aux lois locales. Et que disent les lois locales en matière de confidentialité des données des utilisateurs ? Pas grand chose, hormis que tout est possible, si le gouvernement chinois le souhaite. En effet, en Chine n'importe quel souci peut vite devenir un problème mettant en danger la sécurité publique, et nécessitant donc les grands moyens. Cependant, en jetant un oeil à la politique de confidentialité de WeChat, et surtout aux conditions d'utilisation, on s'aperçoit que nous sommes à l'opposé de Whatsapp en termes de confidentialité, et très clair vis-à-vis d'éventuels soucis judiciaires à venir:
In addition, you agree that we and our affiliate companies (...):
are allowed to retain and continue to use Your Content after you stop using our services- for example, where you have shared Your Content with other users of our services; and
may be required to retain or disclose Your Content in order to comply with applicable laws or regulations, or in order to comply with a court order, subpoena or other legal process, or we and our affiliate companies may disclose Your Content in response to a lawful request by a government authority, law enforcement agency or similar body (whether situated in your jurisdiction or elsewhere)
Donc, c'est dit ! WeChat enregistre et garde tout, même si vous vous désinscrivez de leur service, et surtout votre contenu peut-être utilisé à des fins judiciaires, en Chine comme dans votre pays d'utilisation.
Théoriquement, il est peut-être donc plus risqué d'utiliser WeChat pour rester inaperçu en France, mais dans les faits, qui connaît réellement ce service en France (hormis les communautés asiatiques) ? Et si Nicolas Sarkozy, ses amis et sas avocats utilisaient ce service, qui pourrait le savoir, hormis une saisie des téléphones ? Si une enquête judiciaire demandait la saisie des enregistrements, lWeChat offrirait il vraiment la coopération qu'il promet dans ses conditions d'utilisation ? Et quid d'une action en justice requérant la coopération de la justice chinoise ?
Et dans l'hypothèse où l'entraide n'interviendrait pas, comment réussir à lire les messages et données échangées sur WeChat, ceux-ci étant certainement cryptés à l'instar de ceux de WeChat.
Avec la Chine, on peut s'attendre à tout, d'une broutille devenant secret d'état, ou d'une coopération inattendue. Et il serait peut-être donc plus hasardeux d'utiliser WeChat pour passer inaperçu.
Quoiqu'il en est, on s'aperçoit qu'en utilisant ce type de service, dont les sociétés sont basées à l'étranger, il serait assez difficile d'obtenir des renseignements sur les données qui y sont échangées, ou y accéder par des moyens purement techniques. Whatsapp comme WeChat peuvent donc aider à passer inaperçu en France vis-à-vis des autorités, celles-ci se heurteraient à des barrières aussi bien légales que techniques pour accéder aux données et contenus échangés.
NB: cet article s'efforce d'être informatif et instructif au sujet de services et technologies encore mal connues en France, et il n'excuse en rien les comportements répréhensibles (si avérés) des personnes en faisant usage.