Quand je vivais sur la côte d'Armor, a côté de chez moi il y avait un zoo, très chill, pas beaucoup de passage et des animaux globalement dans un ennui flegmatique déchirant. Pas maltraités, juste, bored as fuck.
Je me suis demandé ce que je ferais, si j'étais dans les parages lorsqu'un événement de type effondrement arriverait. Et ce matin, alors que les pénuries et coupures de courant se faisaient plus fréquentes, et que nous finissions d'emballer les conserves, plus de jus.
On a d'abord cru à une panne habituelle, et on y avait passé la nuit parce que Saadi avait été prise d'une lubie, que son discours nous avait inquiété.e.s, et qu'elle nous trouvait de quoi remplir les bocaux depuis des semaines, en échangeant nos fruits et nos oeufs contre des courges dodues et biscornues, des tomates à n'en plus finir, des fleurs et des fruits des bois, des haricots, des noix, des tubercules et alliacées pour lesquelles tout le monde avait des noms et usages différents. C'était une semaine frénétique de batchcooking collectif, et les recettes et les chants s'étaient partagés bon train à toutes les tables, et par toutes les mains. La dernière nuit, Saadi était particulièrement affairée, à danser 10 minutes et reprendre un économe ou une bouteille d'huile en main pour montrer une technique à un.e maladroit.e enthousiaste, ou en apprendre une tous sens tournés vers l'objet de sa curiosité.
Ses chants mélangés aux notres, nos harmonies et l'entrain qui nous gagnaient, en célébration pleines et entières de cette vie choisie et de ce qu'elle nous avait permis de trouver à l'Auberge d'Ezaadelph.
Nous avons donc terminé notre nuit, quelques conteuses encore narrant les étoiles et la liberté, quand le courant s'est coupé. Nulle ne s'en inquiétant, nous sommes toustes parties nous coucher entre celles dormant déjà, nous réchauffant les lits partagés de nos rythmes asynchrones.
Quand elles se sont levées, l'elec n'etait pas revenue, et elles ont fait sans, le jour aidant. Quand les dernières à se relever se sont intriguées, les épaules se sont haussées, et la vie s'est poursuivie jusqu'au soir. On a noté que c'était plus long que d'habitude, mais il fallait se reposer après avoir distribué les conserves et empaquetées, stockées, empilées, celles déjà stériles, et stérilisées celles du lever du jour. Des berceuses pour dortoirs pleins ont endormis nos corps fourbus, et le lendemain matin, on s'alarma un peu.
Aucun.e des voisin.e.s n'avait plus de courant, certain.e.s construisaient d'urgence des réserves de frais et toutes sortes d'objets plus ou moins fonctionnels pour générer du courant, au moins un peu, pour recharger un téléphone ou quelque chose. Des discussions un peu paniquées revenaient des marchés, et peu à peu, l'information de la coupure fut saisie de son ampleur.
De toute évidence, quelque chose s'était passé, quant à savoir quoi, sans batteries fiables, et vu le prix du gaz à la pompe battant des records chaque demi-semaine, on était bien en peine de le deviner.
À l'Auberge, matériellement cela ne changeait pas grand chose, le choix avait été étudié pour qu'il ne soit pas subi, ç'avait été la quête de leur occupation, et les fruits avait planté leurs arbres et fleuri abondamment. Néanmoins, les distractions encore amoindries, nous avons organisé quelques ateliers d'écriture à nos proches dont nous avions encore les adresses notées quelque part, ou eu le réflexe de copier sur papier avec les derniers pourcentages de batterie, et nous étions installé.e.s sur la place du marché pour inviter chacun.e à trouver un lien à chérir d'une lettre zéro-pixel, avec ou sans calligraphie.
Les chalands avaient trouvé ça surprenant, et le jeu s'était répandu dans la ville. Des voisin.e.s s'adressaient la parole pour la première fois, et les propositions de ressources s'inscrivaient naturellement dans les partages.
En rentrant du marché de la ville côtière après une heure de vélo sous une bruine persistante, l'éclaircie m'atteint alors que j'allais bifurquer chez moi, et je me laissais le bonheur de la grande descente radieuse qui menait à la baie des animaux.
J'arrivais à l'embranchement de rivières croisées et sinueuses qui faisait un petit abri entretenu aux animaux sauvages habituellement maussades.
Je les entendais agités, plus que je n'y était prêt.e je crois. Je corrigeais ma trajectoire, pour aller à l'entrée plutôt que par le chemin de balade autour qui menaient aux jardins de M. Bou' qui y avait enlevé toutes clôtures dès son achat, comme il aimait à le rappeler quand on le croisait au détour des chemins alambiqués et étagés.
Je n'avais jamais passé la grille des visiteurs, et j'avisais en premier lieu les employé.e.s manifestement en détresse qui occupaient le petit parking.
"j'ai presque plus d'essence, les œufs vont éclore dans moins de 12h s'il ne sont pas déjà en train de piailler, et tu me dis que je peux plus entrer ? Qui t'as dit ça Gérard ?
- Malik tu vois bien que je peux rien faire, j'ai reçu un appel ce matin pour ne plus laisser personne entrer, c'est trop de paperasse pour des... Des quoi déjà ?
- des reptiles, Gérard, AAAAAH ! Je vois pas ce qui cloche, je fais juste mon travail, et j'avais la responsabilité de ces oeufs, laisse moi entrer et les nourrir, je t'en supplie, je ressors direct.
- y a plus de travail Malik, y a plus d'elec, y a plus d'essence, y a plus de clients à part ce drôle d'oiseau là. Je peux vous renseigner ?"
L'individu nommé Malik s'arrachait les cheveux, le visage blafard, se tournant vers moi.
"les lampes... Les oeufs ou les juvéniles ils... Peuvent pas survivre sans la chaleur de... Oh merde, c'est vraiment fini alors ?" Il m'attrapa les mains, les yeux débordants, "ils sont morts, et c'est ma faute, je..."
J'accueillai cette personne en pleine rupture de déni et mon vélo tomba nonchalamment au sol. Je le raclais la gorge, "je, euh, j'habite à côté et je me demandais, ils vont devenir quoi les lions genre ?"
Un hoquet suivi d'un gémissement et des sanglots jaillirent de Malik, qui avait décidé que je serais son éponge ou son rocher. Comme j'avais l'habitude de ce rôle spontané, je m'adressai tranquillement au gardien de l'accueil, qui nous regardait ahuri et blasé à la fois. Il haussa les épaules et son regard rejoignit les grilles du parc.
"je sais pas honnêtement. Peut être ils vont venir les chercher pour... Bah non y a plus d'essence... C'est vrai que bon, moi je suis pas...
- T'es pas du personnel véto Gérard ? Malik fit volte face, le nez encore relié à mon épaule par un fil visqueux. Et tu me refuse l'accès Gérard ? Alors que PERSONNE va venir les checker tous, Gérard ??
- Eh calme toi le morveux là, t'étais juste obsédé par tes lézards jusque là, tu vas descendre d'un ton !
- Ahem. Leurs regards se tournèrent à niveau vers moi, je tendais un mouchoir à Malik qui le pris piteusement. Moi je suis juste un hippie du coin, et j'ai l'habitude de me balader autour dans la forêt et d'entendre les singes depuis mon jardin, et là..."
Nous tendîmes tous trois l'oreille mais on n'entendais plus rien. Ça n'était pas plus rassurant, et je vis mes deux interlocuteurs froncer des sourcils en même temps que moi.
"Vous les avez entendus un peu plus tôt ? Ça avait l'air d'être le chaos là dedans, non ?" J'avais peur d'avoir rêvé mais leurs hochements de tête me confirmèrent que mes sens ne m'avait pas trahis, discrètement je soupirais.
"ouais, et comme par hasard, monsieur le gardien ne veut pas me laisser entrer."
À ce moment là nous vîmes M. Bou' s'engager paisiblement sur le chemin, dans notre direction, nous hélant quand il fût arrivé à mes côtés.
"Alors, c'est ici la concertation citoyenne pour l'abolition des frontières ?" Il rit. "Vos prédateurs vont pas tarder à s'entretuer, pi les singes vont surement trouver un moyen de sortir bientôt, vous les voulez furieux ou à minima coopérant quand ils vous trouveront ?
- Je veux dire que des pinces coupantes il y en a dans tout les ateliers du coin, et j'en connais quelques unes qui seraient ravies d'accomoder leurs problèmes de rongeurs avec des gros chats." Il me fit un clin d'oeil complice avant de repartir aussi paisiblement qu'il était venu, et sans qu'aucun de nous ne bronche avant qu'il ne soit hors de vue.
Quand il bifurqua dans son jardin, je le retournais vers les deux collègues qui le regardaient avec méfiance. Je levais les mains par réflexe.
"hey, moi j'ai juste de la peine pour les animaux en cage de manière générale, et j'ai descendu la pente pour le kiff du soleil, je
- nan il a raison le vieux boug', y a surement des frappés qui vont vouloir goûter du singe ou du buffle s'ils se rappellent de notre existence, maintenant que le supermarché ne peux plus leur fournir leur quintal de steack par jour. Allez Gérard ! Ouvre nous la grille, et on y va ensemble, merde ! Steuplait !"
Gérard semblait réfléchir, la main en travers du visage, je ne distinguais plus qui de la main ou de la face de l'homme, froncée et soucieuse, reposait dans ou sur l'autre. Tout son corps semblait concentré, l'autre bras croisé ajoutant des rayures verticales à son pul rouge et noir en laine, visiblement de confection pleine de tendresse. Il soupira, se gratta la barbe, la nuque, puis les épaules et se contorsionna sans voix, quelques instants pour soulager l'urticaire inconscient que le pull bien aimé vectorisait sur sa peau. Il ferma une longue fois les yeux, pris une grande inspiration et fit volte face, le trousseau de clé en main, pour ouvrir la guéritte, s'engouffrer dedans et ouvrir la petite porte intérieure. Il s'arrêta, se retournant vers nous à travers la vitre, et nous invita à la suivre.
Malik et moi, désormais liés par la curiosité de l'instant étrange et d'un regard mi etonné mi enthousiaste, entrâmes par la porte de service dans l'enceinte du Parc, toujours résolument silencieux.
Et tout s'enchaina très vite. Malik se précipite vers la maison des reptiles, Gérard et moi le suivons, il a sorti ou trouvé un calepin et s'empresse d'ouvrir les portes et de houspiller Gérard à suivre, jusqu'à ce qu'il puisse dresser des listes d'animaux en diverses conditions. Globalement les reptiles sont dans leur flegme indolent. une larme coule sur sa joue en découvrant les oeufs, quelques uns éclos et sans vie, sauf un, faibles et vaillant. Il se réfugiera dans la manche de Malik et nourri d'insectes variés avant que Gérard ne le voie (à moins qu'il n'ait simplement laissé faire).
La plupart des espèces avaient accès à des petites réserves, et seuls les mammifères carnivores sont réellement agités et nous regardent attentivement alors que nous nous approchons.
Quelques cadavres déjà propres gisent dans certains enclos, et nous réalisons à mesure de notre balade inspective, que nous ne savons pas trop quoi faire, réellement. À ce moment là, M. Bou' réapparaît, un peu plus alerte et d'un pas décidé, accompagné par quelques voisins.
" il faudrait que vous ouvriez la grande porte pour que nous puissions faire entrer les chevaux, dit il à Gérard directement. Et vous, il faut que vous alliez chercher des moutons, des vaches ou des cochons dans les fermes alentours, on vous a pris un cheval aussi." Il m'adressa à un des camarades, et se retourna vers Malik. "Combien de grands prédateurs, depuis combien de temps n'ont il pas mangé, et combien de bétail vous estimez pour les rassasier à l'heure actuelle ? Quitte à vouloir jouer la préservation des espèces, autant éviter de les faire manger vos boeufs sacrés, vous ne pensez pas ?" Il se retourna vers la petite foule rassemblée et sa voix enfla vers nous, qui formions déjà un genre de cercle hésitant. "Qui peut accueillir quoi dans vos grands jardins ? Qui peut sacrifier quelques bêtes pour éviter de laisser les lions mourir stupidement dans ce coin qui les a extraits et abandonnés ?
Et Manolo dit : je peux donner 5 à 10 moutons et des poules.
Et Francesca dit : je peux donner trois vaches pour un buffle, et ma sœur pareil.
Et Dounia dit : je peux accueillir des singes et des lémuriens dans ma plantation de bambous dans les marais je suppose, les insectes sont nombreux.
Et Hervé dit : j'ai construit des rocketstoves pour plusieurs serres tropicales, peut-être que ça peut servir quelque part ?
À ces mots les yeux de Malik brillèrent et il respira un peu plus librement.
"Alors au travail les jeunes, Manolo tu prends notre ami à la barbe douce et vous revenez avec les petites et moyennes offrandes pour commencer. Le temps de répartir les autres dans des habitats, dans lesquels ils auront au moins une chance de tenter d'y trouver grâce, et les autres vous venez réfléchir à comment faire tout ça sans machines. Ça va, vous suivez ?"