Peut-être me trouverez-vous un peu vieux jeu… J’ai beaucoup de misère à tutoyer une personne que je n’ai jamais vue. J’ai reçu une éducation stricte qui ne souffrait pas que l’on tutoie qui que ce soit en dehors de notre cercle familial proche. Tout manquement aurait été vu comme une gaillardise qui nous aurait été sévèrement reprochée. Je frissonne parfois des libéralités de mon mari qui tutoie tout le monde. Non pas que je le lui reproche. Il fait bien ce qu’il veut et, par ailleurs, personne ne s’en offusque. Non, c’est que je n’oserais pas moi-même. À l’exception de ma camarade de chambre - la seule qui fit exception d’ailleurs, je vouvoyais toutes mes compagnes d’internat. Je vouvoie les femmes du comité d’épouses avec qui j’ai pourtant travaillé pendant de nombreuses années. Les seules personnes que je ne tutoie pas sont de ma famille directe : frère, beaux-frères et belles-sœurs, cousins, neveux et nièces. Je vouvoie Maman, je vouvoyais feu Papa, mes oncles, mes tantes, mes grands-parents, lesquels nous tutoyaient en retour. Ne le retenez donc pas contre vous.
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Spring 1947, Hylewood, Canada
Perhaps you will find me a little old-fashioned… I have a great deal of trouble addressing someone I have never met informally. I was raised quite strictly - we were never to use familiar terms of address with anyone outside our immediate family. Any breach of that rule would have been considered rather forward, and harshly reprimanded. I sometimes shudder at my husband’s easy manner of speaking to everyone so informally. Not that I hold it against him - he can do as he pleases, and besides, no one seems to mind. It’s simply that I could not bring myself to do it myself. With the sole exception of my roomate - she has been the only one, in fact - I addressed all my classmates formally. I still do the same with the women from the wives’ committee, even after all these years of working together. The only people I address informally are my immediate family: my brother, brothers and sisters-in-law, cousins, nephews, and nieces. I address Mama formally, as I did late Papa, as well as my uncles, aunts, and grandparents - who, in turn, always addressed us informally. So please, don’t take it personally.
🇫🇷 [Transcription]
Lucien LeBris : Tiens, Layla ! Tu attends le ferry ?
Layla Bernard : Bonjour, Lucien. Oui, j’ai rendez-vous chez le médecin.
Lucien LeBris : Chez le médecin ? Quel besoin as-tu d’aller chez le médecin, vu que ton mari en est un ?
Layla Bernard : Tu sauras qu’il est déconseillé pour un médecin d’ausculter ses proches. Son jugement peut se retrouver altéré et cela peut le conduire à sous-estimer la gravité d’une maladie…
Layla Bernard : … Et en plus, Fabien m’a déjà auscultée. Il ne trouve rien.
Lucien LeBris : Ce n’est pas trop grave, j’espère ?
Layla Bernard : Je ne sais pas. Je n’espère pas. J’ai de plus en plus de problèmes de mémoire… Je dois aller faire des tests pour m’assurer que ce ne soit pas quelque chose de grave comme la maladie d’Alzheimer.
Layla Bernard : Ce sont juste des examens de routine. À mon âge, il y a peu de chances que ce soit ça, mais Fabien préfère ne prendre aucun risque.
🇬🇧 [Transcript]
Lucien LeBris: Well, hello, Layla! Waiting for the ferry?
Layla Bernard: Good morning, Lucien. Yes, I have a doctor’s appointment.
Lucien LeBris: A doctor’s appointment? What do you need a doctor for when your husband is one?
Layla Bernard: You should know it’s not advisable for a doctor to examine their own family. Their judgment might be clouded, and they could underestimate the seriousness of an illness…
Layla Bernard: … Besides, Fabien already examined me. He didn’t find anything.
Lucien LeBris: I hope it’s nothing serious?
Layla Bernard: I don’t know. I hope not. I’ve been having more and more memory problems… I need to take some tests to make sure it’s nothing serious like Alzheimer’s disease.
Layla Bernard: They’re just routine exams. At my age, it’s unlikely to be that, but Fabien prefers not to take any chances.
Il va sans dire que Simmon, l’oncle comme le père, sont furieux, car toute cette affaire les fait passer pour des tarlas et met en jeu leur crédibilité même sur l’île. Toute cette affaire a eu lieu il y a quelques mois, et avec le recul, vous voulez savoir le pire ? Moins d’un quart des hommes conscrits sont effectivement partis à la guerre. Les deux tiers se font exempter ! À Hylewood, parmi les conscrits, personne n’est parti en Europe et tout le monde est déjà de retour à la maison. Comme quoi, il n'était pas nécessaire d’en faire tout un plat et d’abandonner ma fille à l’autel…
[Transcription]
Eugénie Le Bris : Est-ce que ça va, ma chérie ?
Louise Le Bris : Non, Maman. Oh, où est-il ? Comment a-t-il pu faire une chose pareille ?
Eugénie Le Bris : Il a laissé une lettre dans sa chambre en partant… Il fuit la conscription car il ne veut pas mourir en Europe. Il ne dit naturellement pas où il se rend, ou quand il sera de retour.
Louise Le Bris : Il aurait pu m’en parler !… J’aurais pu le suivre, j’aurais pu venir avec lui !
Eugénie Le Bris : C’est qu’il ne voulait pas que tu viennes.
Eugénie Le Bris : Tant mieux qu’il soit parti. Tu as évité le pire. Tu n’aurais pas voulu être coincée avec un chum comme cela.
Louise Le Bris : On allait se marier, Maman…
Eugénie Le Bris : Je sais. Les hommes peuvent être cruels, ou lâches. Ils n’ont pas peur de sacrifier les femmes autours d’eux si cela peut servir leurs propres intérêts.
Louise Le Bris : Pouvez-vous rester jusqu’à ce que je m’endorme ?
Eugénie Le Bris : Je ne bouge pas, Louise.
Pour échapper à la conscription, qui concerne donc un tiers des Canadiens, des milliers d’hommes ont fui dans la nature et sont partis s’installer dans les forêts les plus reculées du pays. Ce maudit niaiseux de Simmon est donc parti sans demander son reste, en catimini le matin de ses noces, s’ermiter dans je ne sais quelle cabane de bûcheron pour échapper à son service militaire, plantant là sa famille et la mienne, ma fille, et ma cérémonie qui avait déjà été réglée ! La nouvelle de la conscription était tombée la veille, et, tous occupés que nous étions aux préparatifs du mariage, nous n’y avions pas pris garde.
[Transcription]
Napoléon Bernard : Ah, Mme Rumédier est de retour. Nous allons enfin avoir des explications.
Louise Le Bris : Ada, l’as-tu trouvé ?
Ada Simmon : Le majordome dit que Mr. Simmon est déjà parti !
Napoléon Bernard : Enfin, vous voyez bien qu’il n’est pas là ! C’est du jamais vu ! Se perdre sur un trajet de cinq cent mètres, le jour de son mariage ?
Louise Le Bris : Peut-être que si nous attendons encore un peu…
Napoléon Bernard : Il va falloir se faire une raison, Mlle Le Bris…
Louise Le Bris : S’il-vous-plaît, Révérend…
Napoléon Bernard : Ça fait deux heures que nous attendons, et Mr. Simmon n’est toujours pas là. Il faut annuler le mariage.
Peter Simmon : C’est une honte !
Marie Rumédier : Un scandale !
Françoise Simmon : Earnest, à cause tu fais simple de même…
Peter Simmon : Ce garçon est déshérité ! Je le raye de mon testament !
Jules Le Bris : Humilier comme ça ma fille… Ça ne peut pas rester impuni !
Adolph Simmon : Ne vous en faites pas, Le Bris, si j’attrape mon fils, je m’en occuperai moi-même.
⚠️ CW : Propos misogynes d'un homme blanc de 1918 ⚠️
Printemps 1918, Al Simhara, Égypte (5/20)
À ce propos - et je vous promets qu’il s’agit de la dernière de mes digressions, les femmes blanches nées au Canada de plus de vingt-et-un ans ont désormais le droit de vote aux élections fédérales. Il faut qu’elles soient également propriétaires, ce qui exclue de facto ma fille aînée. Je ne suis pas très familier de la politique française, les femmes ont-elles le droit de vote chez vous, et si oui, quelles en sont les conditions ? Je n’ai pas le sentiment que cette loi ait provoqué beaucoup d'émotion autour de moi. Je dirais que chez les femmes de l’île, les sentiments étaient partagés. Un tiers était enthousiaste, un tiers y était opposé, un tiers était indifférent. Les hommes y sont, je pense, majoritairement opposés, mais je fais moi-même partie des indifférents - mais je suis indifférent à mon propre vote.
Je lis toutes sortes d’opinions dans le journal à ce sujet. Les partisans disent que de la propriété et de la taxation vient le droit légitime d’être représenté, et puisque les femmes sont propriétaires et taxées en raison de leur propriété, il n’est que naturel qu’elles puissent voter. Les opposants argumentent que le vote est l’expression d’une décision, et que cette décision doit ensuite être imposée et appliquée. Il faut donc être en mesure de pouvoir la défendre si l’opinion majoritaire ne devait pas être entendu, et que donc, en cet état, il n’est pas censé qu’une femme ait le droit de vote car elle se reposerait ensuite sur les hommes de son entourage pour s’assurer que sa décision soit mise en œuvre. Je vois du vrai dans cela également. Cependant cela m’amène à une réflexion. Je n’ai jamais voté de ma vie et je ne compte pas commencer à le faire, mais si je le souhaitais, j’en aurais le droit. Avec ma jambe en moins, je serais cependant bien incapable de reprendre les armes pour défendre la mise en application de mon choix - c’est d’ailleurs parce que l’armée me reconnaît comme incapable de continuer à défendre la nation que j’ai été réformé. Je me demande alors si les opposants argumenteraient qu’il faudrait, à moi aussi, me retirer le droit de vote.
[Transcription]
Earnest Simmon : Désolé, je suis terriblement en retard, j’ai dû faire un détour avant de venir.
Louise Le Bris : Je commençais à me demander si vous viendriez bien aujourd’hui.
Earnest Simmon : Vous savez bien que je ne manquerais nos entretiens pour rien au monde.
Louise Le Bris : Le feu est presque éteint. Asseyez-vous, je vais aller chercher Maria pour qu’elle le rallume.
Earnest Simmon : Ne vous dérangez pas, il fait bien assez chaud ici.
Louise Le Bris : Seriez-vous malade ? Vous n’avez pas l’air bien.
Earnest Simmon : Je suis simplement nerveux, c’est tout. Puis-je vous poser une question, Miss Le Bris ?
Louise Le Bris : Je vous en prie.
Earnest Simmon : C’est une question plutôt personnelle, et je comprendrais que vous souhaitiez décliner.
Louise Le Bris : Dites-moi !
Earnest Simmon : Ces dernières semaines, j’ai développé une certaine… affection pour vous. J’ai bien conscience de la nature de notre accord, mais… je ne serais pas opposé à l’idée d’en dépasser le cadre.
Earnest Simmon : Nous nous entendons bien au-delà du simple prétexte de notre fausse fréquentation. Vos parents comme les miens nous approuvent, ni vous ni moi n’avons de véritable perspective de mariage pour l’instant.
Earnest Simmon : Je suis en train de tomber amoureux de vous. Louise, peut-être… que nous devrions nous marier pour de vrai ?
Louise Le Bris : Mr. Simmon…
Earnest Simmon : Earnest.
Louise Le Bris : Earnest… Je partage vos sentiments. Nos rendez-vous sont le point culminant de ma semaine. Avec vous, j’ai enfin l’impression d’être vraiment vue. J’accepte de vous épouser, pour de vrai.