Autopsie d’un bore-out - Quotidien d’un chaînon
J’avais préparé mon entretien avec application. Je saurais quoi répondre lorsque la DRH me demanderait pourquoi troquer mon secteur d’origine contre un autre à l’opposé. Le manque d’opportunités et le ras-le-bol des CDD sous-qualifiés, la réorientation par le biais de mes compétences, et surtout ce poste pour lequel je me proposais.
Le cabinet de recrutement m’avait parlé d’une création de poste, dans laquelle je serais amenée à assister deux personnes dans leurs fonctions. Outre ces responsabilités classiques, j’aurais la possibilité de m’impliquer dans d’autres projets liés à mes capacités, car le groupe international dans lequel je travaillerais était en pleine stratégie d’évolution sur ses filiales. Si tout se passait bien, cette mission de six mois aboutirait à un CDI. En quête de stabilité professionnelle, curieuse de découvrir un domaine que je ne connaissais pas, ravie d’avoir un poste que je pourrais adapter à ma guise, je ne pouvais qu’être partante. Ce serait une source d’angoisses en moins, et je pourrais m’investir dans mes projets parallèles. Bref, j’étais prête.
Bien évidemment, souriante et intriguée, la DRH m’a posé la question. Bien évidemment, dans mon costume de candidate sérieuse et motivée, j’ai donné ma réponse préparée.
Elle m’a demandé quelle serait une journée de travail idéale pour moi. Ce qui, dans un environnement de travail, me plaisait et me déplaisait. C’était la première fois qu’on me posait ces questions dans un entretien d’embauche. J’en fus ravie. Pour l’un, j’ai évoqué le besoin d’un cadre défini et d’une marge d’autonomie, le goût de la recherche, du travail bien fait ; pour l’autre j’ai entre autres évoqué l’ennui. J’ai tendance à faire les choses rapidement et à me retrouver à attendre qu’on me donne un truc à faire, désœuvrée. Ce à quoi j’étais confrontée régulièrement dans mes expériences précédentes et que pouvaient renforcer un cadre mal défini, des directives floues. L’ennui, c’est presque devenu un collègue de travail à force.
La DRH m’a donné le détail de mes missions. Comme elle faisait partie des personnes que j’assisterais, elle m’en donnerait également liées à ses responsabilités. Ainsi, je développerais de nouvelles compétences. En tout cas, mon profil semblait des plus intéressants, un profil dont le groupe avait besoin pour son évolution.
Je suis partie avec la certitude d’avoir cartonné façon béton armé. On me rappela le lendemain pour me proposer de commencer dès la semaine suivante.
L’enthousiasme ne m’a pas quitté au début. Je rencontrais les différentes équipes de mon étage, je découvrais peu à peu mes missions, les méthodes de travail en interne. J’ai même fait un déplacement professionnel, waouh, mon premier ! Pour la première fois, je n’appréhendais pas un nouveau boulot dans l’angoisse. Au lieu de tout me faire ingurgiter en quelques jours, on me donnait le temps de m’installer, de découvrir. Et surtout, on reconnaissait la qualité de mon travail. Cette reconnaissance me stimulait, me donnait d’autant envie de m’investir, de m’améliorer.
Bon, je n’avais pas de poste fixe. Avec un ordi portable de prêt, je prenais d’assaut le premier bureau venu. De préférence fermé, car dans l’open space, le bruit, les conversations, les rires des autres se fracassent dans mes oreilles. Je suis incapable de faire quoi que ce soit si deux personnes discutent près de mon bureau. Ma supérieure connaissait ma sensibilité, aussi me disait-elle de prendre son bureau lors de son absence en attendant que j’aie enfin le mien. Je faisais bien d’en parler, ajoutait-elle, mais voilà, en tant qu’assistante, je travaillerais en open space comme les autres ; on est tous confrontés au bruit, ça fait partie de la vie en entreprise. Mon poste est arrivé deux mois et demi après ma prise de fonction. Au fond de l’open space, pas très loin de la machine à café et proche d’un couloir répercutant les échos du brouhaha d’un service particulièrement bruyant. Mais enfin, j’étais installée.
Entretemps, mon temps de travail devenait aléatoire. Une journée bien remplie débouchait le lendemain sur une matinée bouclée en une heure, avec quelques tâches ça et là le reste du temps. Pourtant, quand je faisais des points avec ma supérieure, je ressortais avec l’impression d’avoir plein de choses à faire, et… Non, en fait, même pas besoin d’heures sup, mes 35h suffisent amplement. C’est limite trop. Je mettais ça sur le compte des congés d’été. Je sentais néanmoins l’ennui revenir comme au temps des contrats précédents.
Cela m’arrangeait bien de ne pas avoir grand-chose à faire. Au départ, on se dit « cool, je vais faire ce que je veux ». Tu es bien content de retrouver tes mails, tes réseaux sociaux, tes sites préférés. Ça te fait plaisir aussi d’avoir du temps à consacrer à tes projets parallèles en journée. Néanmoins, tu travailles en open space, attention à l’œil de tes collègues. Tu ne peux pas aller sur n’importe quel site. Tu ne peux pas ouvrir un livre. Tu ne peux pas vraiment regarder de vidéos. Tu peux écouter de la musique, mais pas trop, car tu dois rester disponible, comme te l’a dit ta supérieure. Or, plus tu t’ennuies, moins tu as envie de faire quoi que ce soit. C’est un cercle vicieux.
Mais cette fois, je n’allais pas me laisser faire ! En plus, je commençais à assister le second collaborateur, il me donnerait du travail en plus.
Cette conviction s’est vite effritée. J’ai mis ce découragement sur le compte de difficultés personnelles que je traversais. J’ai fait de même avec la nervosité, la fatigue, les repas sautés. Sauf que… Sauf que mes phases d’inactivité au travail duraient plus longtemps. Des jours entiers, parfois. J’ai commencé à partir plus tôt en cachette.
Je n’ai pas osé en parler à mes collègues à l’air très investis dans leurs tâches et aux horaires plus conséquents que les miens. Puis l’interaction sociale et moi, ça fait trois, et je vous raconte pas au travail, donc bon. Je n’ai pas osé en parler à ma supérieure, car elle n’était pas forcément disponible, très souvent en déplacement. Surtout, j’avais peur qu’elle me donne des choses à faire alors que j’avais de moins en moins le courage de m’investir.
Au centre de médecine du travail, la psychologue m’a dit que ce métier n’était clairement pas pour moi, en plus de ne solliciter qu’une faible partie de mes capacités. Que ce n’était pas de là que viendrait l’épanouissement tant attendu, celui-ci serait à trouver ailleurs. Qu’il fallait juste retenir la satisfaction du travail bien fait au quotidien et d’un revenu me permettant de nourrir mon chat et ma personne.
C’était fin août, début septembre.
Les semaines ont continué de s’écouler dans leur uniformité. L’aspect « bonne à tout faire » de mon poste s’est accentué. Il est temps de vous présenter mes tâches. Pas celles marquées sur le contrat, les concrètes. Celles pour lesquelles je suis rémunérée. Voici :
- J’envoie des mails, je réponds à d’autres. Je prends soin de bien écrire, compétence rédactionnelle oblige.
- Je travaille sur des données que je ne comprends qu’à moitié sur Excel
- Je créé des tableaux Excel pour des gens qui n’ont pas le temps d’en faire
- Je copie-colle des power-points pour des gens qui n’ont pas le temps d’en faire
- Je « gère des rendez-vous et des déplacements ». En gros, ça consiste à bidouiller des trucs sur Outlook, commander un billet via un prestataire tout en signalant ledit trajet sur un logiciel interne de l’entreprise
- J’envoie des courriers, parfois en recommandé avec accusé de réception
- Je photocopie et je scanne des documents, j’en imprime aussi
- Parfois, je fais l’intermédiaire pour des signatures de contrat : je les récupère, j’attends que le DG soit présent, je lui file le contrat et à certaines occasions, je dois attendre de le récupérer et de le renvoyer. À force de guetter son arrivée, y’a des moments où ça tourne au safari, cette histoire.
- Parfois, je traite des factures via un logiciel interne et je l’envoie à la compta en parallèle pour qu’elle soit réglée. Je passe sur les détails de la tambouille.
- Parfois, je commande des fournitures de bureau
- Parfois, je réceptionne des plateaux-repas ou j’en commande (et je traite la facture du plateau ensuite, irk)
- Parfois, je téléphone ou on m’appelle.
Au mieux, j’ai la moitié par jour, au pire une à exécuter. Cela me prend au grand maximum trois, voire quatre heures sur un total de huit heures dont sept devant un ordinateur, quand je ne mange pas devant. Un jour, je n’ai pu venir que l’après-midi, et je ne me suis ennuyée, disons, juste une heure. Parfois, je me déplace d’un étage à l’autre, je me rends à la salle de courrier du rez-de-chaussée. Je prends les escaliers ou l’ascenseur. L’aventure.
Il m’arrive d’écrire ou de traduire des documents, d’explorer des thèmes, de suggérer des pistes de réflexion. Mais ce ne sont pas des travaux pour lesquels je suis reconnue. Je ne fais que donner des ébauches sur un projet qui n’est pas le mien, et qui de toute façon n’est pas voué à le devenir.
Surtout, je passe les trois-quarts de mon temps à faire semblant de travailler. Lorsque j’ai fini ce qu’on me demande de faire, je garde ma boîte mail ouverte et j’ouvre mon navigateur.
Et lorsque je ne sais plus sur quel site aller...
J’attends une actualité, un article à lire.
J’attends une photo. Une vidéo. Un morceau de musique.
J’attends un message. Une notification.
Devant mon ordinateur, je me sens coincée entre mes mails perso et les réseaux sociaux. Dans l’attente d’une bouteille voguant dans des flots virtuels. La semaine se plaque sur « Ce qu’il y a de nouveau sur Internet aujourd’hui ». « Aujourd’hui, c’est le jour où machin poste un article sur site.fr » « Aujourd’hui, c’est le jour où telle dessinatrice met en ligne une note. » Et parfois, il y a des journées sans contenu nouveau. Ou des heures, mais cela revient au même.
Sur le relevé hebdomadaire à envoyer à mon agence, je dois remplir une case intitulée : « travail effectif en heures ». Je serais tentée de mettre 30 minutes, 1h, 2h à tout casser. Mais je sais bien qu’il s’agit des heures d’entrée et de sortie de bureau, et je tiens à mon salaire. Alors je marque un 7 opaque, un 7 qui ne posera pas de problème. Et pourtant, qu’est-ce qui se cache derrière le 7…
J’ai peur d’entendre ce que je me reproche, au fond : « ça a fait des études et ça se plaint parce que ça a un boulot, t’aurais pu refaire hôtesse d’accueil hein » « ça se plaint mais en même temps, ça cherche pas à trouver mieux » « ça se plaint, mais ça ne fait pas d’efforts pour améliorer sa situation à son poste ».
Je culpabilise de ne pas aller bien parce que je n’en fais pas assez là où d’autres se tuent à la tâche.
Dans mon marasme, j’ai fini par jeter les mots suivants :
« Je ne sais pas si je devrais leur en parler. Du retour de ces mauvaises habitudes au travail, sous couvert de mille excuses : je suis fatiguée, je ne me sens pas bien, besoin de me changer les idées, j’ai déjà fini ce que j’avais à faire… Je me retrouve alors coincée, prise dans un étau d’inertie, de désarroi, paralysée par une question : « Et maintenant je fais quoi ? »
En découlent ce que j’appelle mes « mauvaises habitudes ». Je consulte mes mails, les réseaux sociaux, je vais sur quelques sites d’info/divertissement, des blogs. Un rituel que je peux exécuter un nombre incalculable de fois par jour dans les moments de désespoir. Il faut bien que je nourrisse mon intellect qui réclame à cor et à cri plus de connaissance, plus de grain à moudre. Il le faut car je déteste m’ennuyer. Lorsque je ne fais rien, l’ennui se transforme en trou noir dans ma tête, il engouffre ma motivation, ma joie de vivre, je m’étiole dans le désespoir et les ruminations. J’ai de moins en moins envie de m’impliquer dans quoi que ce soit, qu’il s’agisse d’une tâche ou d’une activité créative dans les moments où je n’ai rien à faire. Je me vautre dans la paresse et l’isolement pendant que les autres donnent l’impression de bosser comme des fous tout en interagissant comme il se doit au travail.
Mes divertissements, au final, ne constituent qu’une diversion de piètre qualité, un retardement de cet état d’esprit qui va bousiller ma journée, nuire à mon implication dans ce nouveau travail. J’enrage parce que c’est précisément ce que je veux éviter. Je ne veux pas vivre encore une fois le mal-être de mes précédentes expériences. Ne pas encore une fois me retrouver à lire des articles sur le bore-out.
J’enrage parce que je pourrais profiter de ce temps pour faire d’autres choses plus constructives. Approfondir un dossier complexe. Poursuivre un travail d’écriture. Tout ce qui pourrait, d’une manière ou d’une autre, détourner ma pensée de mes ruminations du moment, de l’inanition qui la guette.
Et en même temps, quand je me retrouve à ne « rien » faire, je vois très bien que cette situation n’est pas sans me procurer un certain confort. Celui de ne pas être trop sollicitée, celui de la solitude.
Alors j’attends les tâches, j’attends de sauter dessus et les exécuter au plus vite. Ou non.
En attendant, je multiplie les refresh, je retourne sur les mêmes sites ad nauseam. Déjà que le contenu n’est pas forcément goûteux, il devient écœurant tant il est insipide. Ma boulimie de lecture me rattrape, mais je n’avale que du vide.
Plus la journée avance, plus je tourne à vide, justement. J’en viens à consulter des sites où je ne vais pas d’habitude, à lire des articles que j’ai dédaignés plus tôt dans la journée. Je vais aux toilettes. Je prends un verre d’eau. Je marche. Je prends un gobelet à la machine à café. Pourquoi ? Pour avoir quelque chose à faire. Pour bouger. Pour éliminer quelques minutes avant de pouvoir m’en aller.
Jusqu’à atteindre le point de saturation.
Je suis incapable de faire quoi que ce soit. Paralysée. La mécanique est grippée.
A quoi je sers ? Toutes ces années d’études, toute cette culture, tout ça pour quoi ?
Et toutes ces qualités dont on me fait l’éloge, ce qui d’ailleurs ne suffit même pas pour que je m’en convainque, pour que j’admette enfin ma propre valeur ?
Tout se mélange. A cet instant précis, devant ce bureau qui n’est pas le mien, devant l’ordinateur portable, devant le gobelet en plastique jaunâtre, le cahier, les stylos, le combiné, je pleure. Je pleure le gâchis, les années perdues, tout ce temps passé à me dénigrer, tout ce qui m’a amenée à cet horrible sentiment d’échec généralisé qui me submerge à présent et me cloue au siège.
Je me sens détestable, seule, perdue. En plein après-midi, je me sens dans le noir complet, et j’attends qu’on vienne enfin me chercher. »
Quelque temps après avoir écrit ce texte, j’ai été arrêtée. Le généraliste a voulu me prescrire 10 jours, mais j’ai préféré une semaine. Je ne voulais pas me mettre en difficulté par rapport à mes employeurs. Car je croyais toujours à la pérennisation de mon poste. Ainsi, j’ai demandé au médecin de cacher la mention « état anxio-dépressif » sur la fiche de l’arrêt destinée à l’employeur. Ma supérieure a été très compréhensive, elle me trouvait « fatiguée ». C’était en novembre.
De retour, je n’ai pas mis longtemps avant de voir que rien n’avait changé. Que c’était toujours là. Le poids de l’inertie, la paralysie écrasante devant le peu de choses à faire. Et toujours cette frustration devant tout ce que je pourrais, devrais faire, mais que je n’ose pas faire. L’envie de m’isoler, de pleurer. Et pourtant, ma supérieure trouvait que j’allais mieux.
Il y a eu les moments où je proposais mon aide, où j’étais sollicitée pour quelque chose de plus conséquent intellectuellement parlant qu’un mail à envoyer, je croyais travailler de nouveau. Cela ne durait pas et mon enthousiasme se dégonflait comme un soufflé raté.
Il y a eu les moments où j’avais pas envie. J’avais pas envie de me lever et de laisser mon chat. J’avais pas envie de me mêler à la foule, aux transports, au bruit, dans les couloirs de publicités abêtissantes, brûlant les yeux dès le matin. J’avais pas envie d’ouvrir mon ordi, la boîte mail, en priant pour qu’il n’y en ait pas une tonne en attente. J’avais pas envie de faire la bise à mes collègues. J’avais pas envie de répondre à leurs « ça va ? ». De devoir écrire ce putain de mail, faire cette putain de tâche. De rester toute une journée dans cet open space, le casque sur les oreilles pour ne pas craquer. J’avais pas envie de faire vaguement semblant de travailler, parce que, au fond, c’est pas comme si j’avais une masse de choses à faire. J’avais pas envie de sentir la nausée. Cette bouffée de colère lorsque quelqu’un parle trop fort ou rigole pas loin de moi. Cette envie de les envoyer valser, eux et leur vocabulaire d’entreprise, leurs slides et leurs consos, leurs calls et leurs feedbacks, leurs cdt et leur messagerie instantanée à la con.
Ayant du mal à me lier aux autres, malgré leur sympathie, malgré les échanges relativement agréables de temps à autre, je m’isolais carrément. Ma supérieure étant en déplacement ou en télétravail, j’avais très peu de rendez-vous avec elle.
Les moments où j’hésitais à entamer la conversation avec quelqu’un, parce qu’au fond, je ne voulais envoyer rien d’autre que : « hello salut comment tu vas, moi en fait je t’écris parce que je n’ai rien, absolument rien à faire au travail, c’est une catastrophe, et parce que j’ai peur que ça m’étouffe, j’ai peur de ce qui se passe quand je ne fais rien, je veux et je dois absolument rester active pour ne pas me noyer. Comment vas-tu écris-moi raconte-moi ta vie pour que je puisse la lire et te répondre ensuite et pour ainsi m’extirper de l’ennui quelques minutes, peut-être plus, soyons optimistes, pour pouvoir faire autre chose que de ne pas travailler. Dis-moi, comment vas-tu ? » Mais à qui envoyer un tel message ?
Et il y a eu les moments où je ne pouvais plus. Tenir devant l’ordinateur, la boîte mail, un document ouvert pour masquer l’écran vide, tenir devant le clavier silencieux, tenir dans le bruit, tenir quand les autres travaillent. Les moments où ce qui me ferait du bien, tout de suite, ce serait, à défaut de me réfugier sous le bureau, de m’isoler aux chiottes pour pleurer. A chaque fois, je ne sais jamais combien de temps j’y passe. J’ai peur un jour de ne pas réussir à me relever pour cacher les traces de mes larmes et regagner mon bureau.
Tout cela parfois en une journée.
J’ai cherché des endroits pour fuir, pour être tranquille lorsque le casque isolant et la compil de musique relaxante ne suffisent pas.
Un matin, je me suis installée dans le bureau désert de ma supérieure. Je voulais échapper aux néons agressifs, aux bavardages des collègues arrivés plus tard que moi, à la tension qui monte à mesure que je reste devant mon poste sans rien faire. Là, entre les murs, relativement isolée, j’ai pu me détendre. Et regarder par la fenêtre. Elle donne sur une cour entourée de murs de béton de plusieurs teintes de gris-beige, de murs de briques, de toits d’ardoise, sur un ciel morose-blanchâtre. Dans les fenêtres en contrebas, on peut voir les autres travailler. Moi, je contemple.
Plus tard, dans l’après-midi, j’ai rejoint l’open space où il fait plus chaud. Il y avait un courant d’air dans le bureau. Comme s’il n’y avait pas d’endroit ici où je peux m’isoler, m’oublier en attendant de pouvoir partir.
J’ai trouvé un escalier de secours étroit. Quelques fois, je me suis blottie contre les marches les plus larges dans l’angle. Quand j’étais petite, je faisais de même chez mes grands-parents, avec une pile de livres. C’était mon refuge. On oubliait un peu que j’étais là, c’était bien. J’ai cru retrouver ça dans cet escalier.
Hélas, je ne pouvais m’y éterniser. Quelqu’un pourrait l’emprunter. Mon téléphone pourrait sonner, improbabilité inouïe. Peut-être se demanderait-on où je me trouve. Je me relève.
Et je retourne faire semblant de travailler.
Parce que je voulais, quand même, avoir ce putain de CDI pour avoir enfin la paix, pour enfin me donner le temps de réfléchir à ce que je voulais vraiment faire. Et surtout, je ne pouvais pas arrêter ma mission comme ça. Je ne serais pas indemnisée le cas échéant.
Alors je tenais. Je parlais de mes conditions de travail à mes proches. Ces derniers s’étonnaient, questionnaient, ne comprenaient pas. J’évacuais la pénibilité de mon quotidien en écrivant. Le soir, je venais toujours en avance à mes rendez-vous pour fuir le boulot. Je faisais aussi attention à mon nombre de sorties dans la semaine. Déjà que je rentrais exténuée après une journée de travail, si j’accumulais, c’était pire encore.
La fatigue et le découragement persistaient.
Ils se sont imposés fin novembre, début décembre quand ma supérieure m’a dit que non, mon contrat ne serait pas transformé en CDI. Mais qu’on verrait comment le prolonger le plus possible dans le cadre légal.
J’ai alors songé qu’il faudrait peut-être lui parler de ce problème de manque de travail. Ben oui, parce que je n’avais toujours rien dit. J’ai fini par le faire, en lui demandant de nouveau si elle avait vu avec le cabinet de recrutement pour la prolongation de mon contrat.
Alors ce ne serait toujours pas un CDI, mais oui, ils avaient décidé que je pouvais être prolongée, il ne manquait plus que l’accord du DG et ce serait bon. A mon tour de parler.
« Par contre… Ma charge de travail s’est pas mal réduite ces derniers temps. Il m’arrive de travailler quatre heures par jour au grand maximum. Je me demande si on peut faire quelque chose à ce sujet. »
Ma supérieure m’a dit qu’elle savait. Je ne lui apprenais rien. Ah. J’ai vaguement songé que j’aurais certes pu la prévenir plus tôt, mais c’était pas non plus compliqué de venir me voir pour, genre, discuter cinq minutes à ce sujet. En tant que DRH, quand même…
« Clairement, ce que tu fais, c’est pas un 100%. En plus, tu sais, il y a une personne qui va venir m’assister à partir de janvier, donc tu auras moins de travail… On peut envisager une prolongation à temps partiel, mais ça réduirait ton salaire, à toi de voir… »
Et de me conseiller de trouver un autre travail tout de même, au cas où.
On était donc dans un cas de figure radicalement différent des promesses du départ. Soit je continuais d’être payée pour faire du présentéisme, soit je travaillais à temps partiel, en espérant trouver davantage de satisfaction dans le reste de mon quotidien malgré des revenus moins conséquents. Dans tous les cas, ça allait recommencer. Les recherches, les candidatures, tout le reste, que je me sentais incapable de mener en parallèle à ce poste. Je me suis sentie coincée.
La discussion n’a rien changé. Je restais sans travail.
Alors j’ai commencé à parler à mes collègues de l’ennui. Ils n’avaient pas réalisé. Ils étaient navrés.
A deux semaines de la fin de ma mission, j’ai demandé conseil au cabinet de recrutement. C’est là que c’est devenu rigolo.
« Mais nous n’avons jamais eu de nouvelles de Mme… à ce sujet. Ce que nous faisons, c’est que nous contactons notre client vers la fin de la mission dans tous les cas, mais nous ne l’avons pas encore fait pour vous. »
« En tout cas, pour nous, votre mission s’arrête à la date indiquée. Vous pouvez refuser la prolongation sans problème, surtout au regard de vos conditions de travail. »
Cet appel a fait résonner en moi un mot comme je ne l’avais pas entendu résonner depuis des mois : soulagement. Enfin, je savais comment agir.
A compter de ce moment, je me suis sentie légère. Je suis retournée à la piscine, j’ai déjeuné, causé avec mes collègues, avec l’impression de rattraper le temps perdu. J’ai promis de participer au pot de Noël. J’ai commencé à écrire ce texte. J’ai continué de faire semblant de travailler. En milieu de semaine, j’ai voulu en savoir plus quant à mon contrat. Ma supérieure m’a dit qu’elle allait parler au DG vendredi. Je l’ai remerciée telle l’ingénue ; intérieurement, j’étais déjà loin, très loin de cette entreprise.
Ses agissements restaient ambigus. Pourquoi m’avoir menti ? Pourquoi mon inactivité ? La preuve d’une certaine incompétence de sa part ? Une tentative de me pousser à la démission ? Une stratégie de recrutement mal définie dans cette période de transition pour le groupe ou une volonté sciemment assumée d’avoir une petite main volontaire en attendant de trouver les profils désirés ? Ou tout simplement un affreux malentendu ?
Contre toute attente, et loin de ce que j’avais imaginé, la réponse arriva vendredi. Je fus convoquée dans son bureau. Comme on peut l’imaginer, j’étais prête à refuser toute prolongation avec un grand sourire à la « j’ai bien envie de vous dire d’aller vous faire mettre ».
La DRH m’expliqua qu’elle avait deux choses importantes à me dire. La première était qu’elle allait partir. Cela avait fait l’objet d’une longue discussion entre elle, le DG et les autres membres du board. La décision finale, confidentielle, fut actée trois semaines avant notre entretien. Ainsi ne pouvait-elle m’en parler que maintenant. Cela expliquait en partie ma non-charge de travail. Cela confirmait que je n’étais pas responsable. Ce n’était pas ma faute.
En tenant compte du départ prochain de ma supérieure, tout ce petit monde considéra la charge de travail susceptible de m’être attribuée et déclara qu’il serait préférable de ne pas renouveler mon contrat. C’était, donc, la deuxième chose importante. J’ai répondu que dans ce contexte, il allait de soi que je parte et que je ne tenais pas, de toute façon, à rester.
Pour la semaine à venir, on ne se verrait pas souvent. J’aurais quelques petites choses à faire, mais pas beaucoup. Je pourrais faire de petits horaires si je voulais. Je pourrais emprunter son bureau en son absence. Tant mieux.
Je l’ai écoutée me dire à quel point elle avait apprécié mon travail, ma collaboration. Et d’ajouter que j’avais acquis là une expérience. « C’était très enrichissant, en effet », ai-je dit. Je n’ai pas précisé sur quels points.
Je considérai ce que je venais d’apprendre. Ce qui me faisait l’effet d’un retournement final n’était qu’un mouvement d’entreprise parmi d’autres. Une telle décision ne pouvait qu’impacter la chaîne de ses collaborateurs, dont je n’étais qu’un maillon. Et ce du début de la discussion jusqu’au départ proprement dit. J’étais un dommage collatéral. Les personnes impliquées – qui me connaissaient – étaient-elles conscientes de ce que ça engendrait dans mon quotidien de chaînon ? Que diraient-elles si je leur lisais mon récit, si je leur contais le calvaire de ces derniers mois ?
Je la voyais m’expliquer ne pas s’attendre à partir « aussi tôt », qu’elle pensait faire un break pour profiter de ses enfants, et je me demandai quelle était la part de responsabilité de chacun dans cette affaire.
Pendant ma dernière semaine de non-travail, j’allai au restaurant, à la piscine, au pot de Noël. A travers les rires de mes collègues, leurs regards curieux pendant les conversations, j’eus un aperçu de ce qu’auraient pu être mes relations avec eux. Je prévins la deuxième personne de mon départ. Il n’en avait pas été informé. Dommage, car à partir du début de l’année, il aurait été moins sollicité et aurait pu me donner davantage de missions à la hauteur de mon profil. A la fois j’entrevis et vis s’éteindre un possible où l’ennui n’aurait pas eu lieu d’être. Cela aurait pu être intéressant. Cela aurait pu ne pas l’être. Cela n’arriverait pas de toute façon.
Un ancien employeur me proposa un poste en CDI, ce même CDI après lequel j’avais couru quelques années durant dans un secteur, puis dans un autre pendant ces six mois comme un hamster dans sa roue. J’acceptai. De retour aux origines.
Le dernier jour arrivé, je vidai mon bureau. Je repris mes fournitures, détachai mes décorations. Je ne doutais pas qu’il serait vite repris par quelqu’un d’autre. Que je deviendrais très vite une anecdote dans la vie de mes collègues, dans la vie de l’entreprise, comme cette dernière le deviendrait dans la mienne, le devenait déjà, en fait.
Ce dernier jour s’écoula en douceur, dans le calme de l’open space à l’approche des vacances de Noël, un dernier thé à la menthe, une virée à trois à la piscine et un cadeau déballé devant une dizaine de personnes me félicitant pour mon futur poste. Cette attention inattendue fut comme un baume de plus après les six mois. Mes remerciements furent maladroits, émus, sincères. On promit de s’ajouter sur Linkedin, de s’organiser un déjeuner. Cerise sur le gâteau de la surprise, le DG vint me saluer et présenta ses excuses. Les derniers mois, mon départ avaient été « mal gérés ». Lui aussi fut ravi pour mon nouveau poste.
Au final, je n’étais peut-être pas anecdotique.
Il n’empêche qu’en quittant l’immeuble, je me sentis libérée. Et voilà. C’était fini.
Cette sensation de libération si intense après l’échange avec l’agence, et qui s’est prolongée durant ces deux dernières semaines, m’a fait sentir à quel point ce que j’ai traversé ces derniers mois avait été lourd, malsain. J’ai (re)lu beaucoup de témoignages de bore-out. Pas simple à prononcer, ce terme. En plus, c’est moche. On dirait qu’on va dire borborygme, ou qu’on est sur le point de vomir, ou les deux en même temps. C’est vrai que j’avais souvent la nausée en remontant la rue vers mon lieu de travail le matin.
Je pense à ces personnes qui en ont pris pour deux, trois ans, voire plus. En regardant les six petits mois qui m’ont laminée, je me demande comment elles ont fait pour survivre. Je ne sais pas où mon nouveau poste m’entraînera, mais je veux plus revivre ce que j’ai vécu ces six derniers mois.
Je garde cet élan et je ferai tout pour qu’il persiste. Ecrire ces lignes va dans ce sens. C’est une sorte de rappel pour les temps à venir.
Un rappel d’avoir tenu malgré tout, envers et contre tout, grâce à mes proches, grâce à ma vie à côté du travail. Mais pas seulement. Parce qu’à un moment donné, je me suis dit que je ne devais pas me laisser abattre, surtout pas par ça.
Je mérite mieux que ce que j’ai vécu.
Je crois que ce sont les choses les plus importantes quand on affronte ce genre de situations : rompre l’isolement, en parlant à des personnes de confiance, pouvoir se définir autrement que par son travail, dans des activités, des passions, en tant qu’individu. Ne pas avoir peur de reconnaître que quelque chose ne tourne pas rond, qu’on vaut la peine de se sortir de là et de trouver comment. Avec cette force, on s’extirpe de bien des marées noires.
Pour mieux construire sa propre voie.
Merci d’avoir lu jusqu’au bout.