Mais quel est le sens du mot « beauté » chez Aristote ? Nos pensées se reportent aussitôt aux conceptions sophistiquées des époques ultérieures — le culte de l'individu, l'humanisme du XVIIIe siècle avec ses aspirations au développement personnel, éthique et spirituel. Mais les termes utilisés par Aristote lui-même sont tout à fait clairs. Ils établissent qu'il songeait surtout aux actes de l'héroïsme moral. Un homme qui s'aime lui-même sera (à son avis) toujours prêt à se sacrifier pour ses amis et sa patrie, à abandonner ses biens et privilèges pour « prendre possession de la beauté » [Éthique à Nicomaque IX.8].
La phrase étrange est répétée, et nous sommes désormais en mesure de saisir les raisons qui l'incitèrent à voir dans la soumission totale à un idéal la preuve d'un amour de soi très développé. « En effet, dit-il, un tel homme préférera des plaisirs courts et violents à une longue période de calme ; il choisira de vivre noblement pendant une seule année plutôt que d'en passer plusieurs d'une existence sans histoire ; il accomplira plus volontiers un seul exploit grand et noble plutôt qu'une foule d'actions insignifiantes. »
Ces phrases font pénétrer au cœur même de la conception hellénique de la vie : on y relève un goût pour l'héroisme qui fait que nous la sentons très voisine de la nôtre. Elles nous permettent de comprendre toute l'histoire de la Grèce, et donnent l'explication psychologique de cette brève, mais brillante, aristeia de l'esprit hellénique. Le mobile essentiel de l'areté (ἀρετή) grecque est contenu dans les mots « prendre possession de la beauté ». Le courage du héros d'Homère est plus qu'un mépris stupide et sauvage de la mort ; il consiste à subordonner la personne physique aux exigences d'un idéal plus élevé, à savoir la beauté. Et l'individu qui donne ainsi sa vie pour l'atteindre, s'imagine que l'instinct naturel, qui le pousse à affirmer sa volonté, trouve dans le sacrifice de soi sa réalisation la plus complète.