Leyla Yildiz, la locomotive qui donne de l'assurance aux adhérentes de Rien K'Elles
Leyla Yildiz, 35 ans, courtière en assurances d'origine Kurde, côté Baqur (Kurdistan Nord). / Photo DR
Leyla Yildiz. J’ai 35 ans. J'ai créé CGA assurances en 2016. Et j’habite en banlieue parisienne, pas très loin de l’aéroport Charles-de-Gaulle.
Dynamique, persuasive, empathique, loyale et très ambitieuse.
Ton Kurdistan d’origine ?
Je suis de Halfeti, dans la région de Urfa.
Du Kurdistan Nord donc (Baqur en kurde, qui est en Turquie). Et à quel âge es-tu arrivée en France ?
Comment se sont passés les débuts en France pour la famille ?
Quand je suis arrivée, je ne parlais pas un mot de français. Et mes parents sont les premiers immigrés de la famille. Donc, on n’avait personne pour nous guider. J’ai rencontré quelques difficultés au début de ma scolarité ; parce qu’il y avait la barrière de la langue. Mais j’ai vite appris le français et je suis devenue très vite la traductrice assermentée de la famille. Dès les 6 ans, j’ai commencé à faire de la traduction médicale, pour remplir les dossiers de mes parents… un peu comme tous les enfants d’immigrés.
Et financièrement, c'était comment?
On était en grande précarité. Il n’y a que mon papa qui bossait, d’abord dans la confection, puis dans le bâtiment. Parfois, ma mère travaillait, mais c’était compliqué avec les enfants. On est deux filles et deux garçons (nés en 1986 pour mon grand frère, 1988 pour moi, 1993 pour mon petit frère qui est aujourd’hui mon associé et 2001 pour ma petite sœur qui est aujourd’hui notre collaboratrice). Dès mes 16 ans, j’ai commencé à bosser pendant les vacances, pour donner un petit coup de pouce à mes parents.
Quel a été ton parcours scolaire et universitaire ?
J’ai passé un Bac ES (économique et social). A l’époque, je voulais faire Sciences Po, car j’étais dans un lycée ZEP où il y avait des concours un peu plus simplifiés pour accéder à Sciences PO. Sauf que ma mère avait trop peur que je parte à l’étranger pour les études. Donc, j’ai vite abandonné Sciences Po et je me suis orientée vers des études de droit. Un peu comme tous les enfants de Kurdes, motivés par la défense de la cause kurde. J’ai fait deux ans de droit. Malheureusement, ma mère s’est faite opérer du dos. Il y a eu une erreur chirurgicale. Et là, elle est restée 9 mois à l’hôpital. Mais, malgré tout ce qu’elle a vécu, c’est une grand-mère formidable.
C'est pour elle que tu as arrêté tes études de droit?
Oui. Comme j’étais la plus grande fille de la maison, j’ai dû arrêter mes études de droit, parce que j’avais toute la responsabilité de la maison sur mes épaules. Donc, je me suis réorientée en octobre 2008 sur un BTS Assurance, dans le 93.
Et tu es revenue dans le 95…
Oui, après mon mariage en 2012 avec un Kurde d’Antep (Gaziantep).
Leyla Yildiz s'est prêtée au jeu des questions réponses devant la caméra de la journaliste Sultane. Retrouvez son interview sur le compte Instagram de @rien_k_elles / Photo Instagram @sultane_sultane_
Qu’est-ce qui t’a plu dans le métier d’assureur ?
Pendant mon BTS, j’ai été piquée littéralement par le courtage en assurance. Au bout de huit mois d’alternance, mon patron a décidé d’ouvrir un deuxième point de vente. Il m’a proposé un CDI pour en prendre la tête. J’ai accepté le poste et je n’ai pas passé le diplôme finalement. J’étais responsable de l’agence, ça me prenait trop de temps. Cela dit, après, j’ai passé « l’executive master dirigeant courtier d’assurances » mis en place par l’université Paris Dauphine et Planète SNCA, le syndicat des courtiers en assurances. C’est un diplôme que j’ai eu en décembre 2023.
Le qualificatif d’ambitieuse n’est donc pas usurpé !
En fait, entre 2008 et 2015, il faut savoir que j’ai fait grandir le cabinet où j’étais collaboratrice, responsable d’agence. Et à chaque fois que je voulais quitter le poste pour aller travailler ailleurs, mes patrons me disaient : "non, non, tu restes, et on va t’augmenter". Ils me proposaient des augmentations phénoménales. 300 euros de plus par mois… Mais, étant donné que pendant cette période, je me suis mariée et que j’ai eu ma première fille (en 2014), j’ai voulu évoluer. Je commençais à m’ennuyer là où j’étais. Je voulais voler de mes propres ailes. Ils m’ont proposé d’être associée, mais pas à plus de 20%. J’ai refusé. Fin 2015, j’ai fait une rupture conventionnelle avec mes anciens patrons. J’ai contacté une de mes cousines qui est comptable. Et je lui ai proposé d’ouvrir notre propre cabinet. C’était cool. On a pu s’entraider. Ses clients ont été mes clients et mes clients sont devenus ses clients. On a commencé sous la forme d’un partenariat en janvier 2016.
C’est donc une histoire de famille, avec ton frère et ta sœur qui ont rejoint ta cousine et toi ?
(Rires). Je partageais le local avec ma cousine, mais j’étais seule. Je n’avais pas de collaborateur au début. Au bout d’un an et demi, ça se passait très très bien car je m’étais fait une petite réputation quand même dans le secteur du courtage en assurance. J’étais très carré dans mon travail. Au bout d’un an et demi donc, j’avais besoin d’embaucher une apprentie qui a fait sa licence avec moi. Puis j’ai embauché une collaboratrice à temps plein. Sauf que l’année dernière, quand j’ai fait cet executive master, j’ai revu toute ma stratégie de développement. J’ai proposé à mon frère, qui était directeur de trois agences à la Banque postale, de s’associer avec moi pour qu’on puisse développer le cabinet. Il a accepté le challenge. Il a quitté la Banque postale et nous nous sommes associés à partir de janvier 2024.
Oui, c’est tout nouveau. Notre objectif, c’est de nous développer sur un marché cible qui est le marché des professionnels. Et d’accompagner les entreprises dans la souscription des contrats dont ils ont besoin pour exercer au mieux leur activité. J’ai beaucoup d’entreprises du BTP dans mon portefeuille, beaucoup de restaurateurs. Et j’ai plein de partenariats. Car j’ai développé mon réseau avec des experts comptables, des comptables, des avocats, des banquiers… Donc, j’ai plein d’apporteurs d’affaires qui donnent ma carte de visite. Et puis, mes clients sont très bien placés aussi pour faire de la recommandation. Etant donné qu’ils sont satisfaits de mes services, ça fait marcher le bouche-à-oreille.
Et ta sœur, elle est arrivée quand ?
Il y a deux ans et demi. Elle a fait son BTS assurance avec nous. Et là, elle est en train de passer sa licence.
Le réseau kurde fonctionne à plein régime donc ?
Oui, c’est très communautaire. 70% de mes clients sont Kurdes ou Turcs. Etant donné qu’on parle les trois langues, c’est un plus pour eux.
Leyla Yildiz ici avec Gulustan Kilinc, avocate, et Isilay Kilic, coordinatrice administrative et financière dans une commune de la banlieue parisienne. / Photo @hsnocall, de @keskesor.agency.
Tu es une pro des réseaux. Pourquoi Rien K'elles ?
Avant Rien K’elles, j’ai beaucoup aidé les femmes à se lancer dans leur business. Quand elles avaient un peu de volonté et qu’elles étaient hyper compétentes dans leur secteur d’activité, je leur disais… « mais, pourquoi pas vous » ! Il y a peut-être 4 ou 5 femmes qui ont lancé leur business simplement parce que je leur ai dit, "vous pouvez le faire", parce que je les ai motivées. On peut s’entraider. On ne contribue en rien au business les unes des autres, mais le fait de faire partir d’un réseau, ça compte. Les réseaux, c’est hyper importants. Je fais partie des Elles du courtage. C’est un groupement des femmes courtières en assurance. Je fais partie du syndicat des courtiers en assurance.
Que recherches-tu dans les réseaux?
Le fait de dialoguer avec nos consoeurs, nos confrères, ça ne peut que nous apporter de l’expérience en plus. Cela nous aide à trouver des solutions supplémentaires pour nos clients. Enfin, c’est tout ça que j’aime dans le fait d’être dans des réseaux. C’est apprendre de l’autre qui est important, en fait. Et avec Rien K’elles, ce n’est pas avec cinq femmes qu’on va pouvoir lancer ce mouvement, mais des centaines de femmes. C’est ça qui est formidable.
En l'occurrence, il s'agit d'un réseau féminin? Pourquoi ce choix, alors qu'il existait déjà un réseau d'entrepreneurs kurdes?
Il est essentiel pour les femmes avec une double culture, comme moi, Franco-Kurdes, de s’aider. Je voulais que les femmes aient une meilleure émancipation, qu’elles soient beaucoup plus libres et autonomes. Surtout, qu’elles puissent faire leurs choix, qu’elles puissent être accompagnées en tout cas pour faire le meilleur choix dans leur vie privée et professionnelle. Or, chez nous, il y a un fossé culturel à franchir.
De quel fossé culturel parles-tu?
Ce dont j’ai envie, c’est d’aider les femmes franco kurdes à réussir dans leur vie, à franchir le pas, à créer leur business, à pouvoir dire "je ne veux pas me marier ou je veux me marier. Je veux être avec un homme, ou je veux être avec une femme". Je veux qu’on dépasse tous ces blocages qu’on a. Je veux que nos filles n’aient pas peur d’étudier. Aujourd’hui, typiquement, ma petite sœur, elle a beaucoup plus de liberté que moi j’ai pu en avoir à son âge. Mais c’est parce que j’ai fait des efforts avec mes parents. J’ai fait de la pédagogie avec mes parents. J’ai discuté avec eux. Je les ai fait adhérer à mes pensées. Et aujourd’hui, ma petite sœur, elle va faire des vacances à l’étranger avec ses copines ou même ses copains. Il y a aucun problème en fait. Alors que moi, je n’ai pas pu faire Sciences Po parce qu’il fallait aller faire un an à l’étranger. Le discours des parents, c’était « Je te fais confiance. Mais je ne fais pas confiance aux gens qui sont autour de toi ».
Tu encourages donc les jeunes Kurdes à faire de la pédagogie auprès de leurs parents?
Cela marche dans les deux sens. Il faut dire à ses parents, "on peut se défendre. Qu’on soit un homme ou une femme, il n’y a pas de différence". Il faut leur dire, "si vous êtes OK que mes frères puissent partir en vacances avec leurs amis, vous êtes obligés d’être OK que ma sœur puisse partir en vacances avec ses amis". Le fait qu’ils acceptent ça, c’est de la pédagogie. Ce n’est pas facile pour eux. Ils sont en France. Ils ne parlent pas très bien le français. Il y a un blocage culturel à dépasser. Il faut donc aussi comprendre d'où viennent nos parents.
Tu veux dire qu'ils ont grandi au Kurdistan, à une autre époque?
Oui. Au village, mes parents, ils ont connu l’électricité en 1976. Ils avaient 10 ans. Pour eux, tout est allé trop vite, la technologie et le reste. Mais ils ont joué le jeu de l’évolution. Il y a des familles qui ne sont pas OK aujourd’hui que leur fille travaille, que leur fille étudie. Alors que mes parents sont fiers d’avoir une fille qui a pu réussir, entre guillemets, d’un point de vue professionnel et qui est un petit exemple pour beaucoup de jeunes filles de notre région, déjà, dans un premier temps. Ce que je veux, c’est faire évoluer les Kurdes, mais sans casser ce dialogue avec les autres générations.
Et cultiver ses racines. Quel est ton plat kurde préféré ?
J’adore manger, donc j’en ai beaucoup. Mais s’il faut en citer un, c’est le kebab d’aubergines ; ça s’appelle le Patlican kebabi en turc (kewaba bacanî ou bayant kebabi en kurde). Ma mère le fait super bien. Dans sa région, Halfeti, on cuisine énormément ce plat-là. J’adore, c’est mon plat préféré.
Oui. J’adore passer du temps dans la cuisine et cuisiner des bons plats pour les gens que j’aime.
Quelle est ta chanson kurde préférée ?
C’est Dayê, de Nizamettin Ariç, qui veut dire Maman (NDLR : cliquez sur le lien pour écouter la version originale). Quand j’étais petite, mon papa nous faisait beaucoup écouter Nizamettin Ariç et cette chanson m’emporte, très très loin. Sa mélodie, au début, elle est incroyable. Elle me donne des frissons et je vous incite tous à écouter.
Peux-tu nous la chanter ?
Leyla Yildiz chante Nizamettin Ariç, filmée par Sultane, membre de Rien K' Elles (voir son compte Instagram @sultane_sultane_ ).
Bravo! Et quel est ton livre kurde préféré ?
C’est un poète kurde qui a écrit un livre, mais en turc du coup. Le titre en turc, c’est Hasretinden Prangalar Eskittim, de Ahmed Arif.
La traduction en français, c’est « J’en ai usé des chaînes en ton absence ». C’est un livre de poèmes révolutionnaires, où il y a beaucoup de sentiments à l’intérieur. Et Ahmed Arif écrit des poèmes qui sont courts mais remplis de sentiments. Il dit notamment… « Ton absence est l’autre nom de l’enfer. J’ai froid, ne ferme pas tes yeux. » C’est vraiment magnifique.
Quand était ton dernier voyage au Kurdistan ?
En 2021, j’ai fait une petite tournée. J’ai démarré à Halfeti. J’ai fait Mardîn, Amed… Je me suis promenée quelques jours dans les régions kurdes. Et c’était magnifique. La population a été hyper chaleureuse. On a été très bien accueillis. Et je me sens hyper bien là-bas, parce que je suis née aussi à Halfeti. Et je suis arrivée à 3 ans en France.
Quelle est ta devise pour le Kurdistan ?
Je vais dire Jin Jîyan Azadî, Femme, Vie, Liberté. La liberté, comme disait Zerrin, est un peu le mot le plus important pour les Kurdes. Jin Jîyan Azadî, ça représente très très bien les Kurdes.
Quel est ton message à la jeune génération ?
Vous êtes les architectes du futur. Croyez en vos rêves. Visez la lune. Vous allez forcément choper une étoile. Et puis, étudiez. Étudiez dans le domaine que vous aimez, où vous êtes épanouis. Et puis, si vous avez besoin d’aide, vous pouvez compter sur Rien K’elles. On sera là pour accompagner nos jeunes dans leur réussite professionnelle et personnelle.
Que représente la femme Kurde pour toi ?
Pour moi, la femme Kurde, c’est un peu le pilier d’une maison. Elle représente énormément de choses. Parce que la femme Kurde, elle est patiente. Elle est résistante. C’est une personne qui est toujours dans le combat. Qui s’adapte même dans les pires moments. La femme Kurde, c’est celle qui, pour moi, va pouvoir donner de l’espoir en tout cas à notre communauté kurde.
La parité, mode d’emploi ?
C’est très très simple. J’invite tous les parents à éduquer dès le plus jeune âge leurs fils et leurs filles en leur donnant les bonnes techniques et la bonne éducation pour qu’il y ait cette parité. A partir d’un certain âge, ça devient très compliqué. Mais si dès le plus jeune âge, on leur donne les bonnes habitudes, je pense que plus tard la question ne se posera pas. Donc, mon message est surtout aux parents. Il faut pouvoir montrer l’exemple à leurs fils et à leurs filles aussi. Donc, la parité, pour moi, ça commence dès le plus jeune âge.
Liberté, égalité ou fraternité ?
Les trois. Je pense qu’on ne peut pas dissocier la liberté de l’égalité, et puis de la fraternité. Surtout pour nous les Kurdes qui savons vivre avec différentes communautés. Je ne pourrais pas en choisir juste un.
Ton espoir pour le Kurdistan ?
C’est que, demain, on n’ait plus à avoir peur de dire qu’on est Kurde. Et qu’on puisse faire vivre notre culture, notre langue librement. Voilà. Je pense qu’on a une force. On a une très belle culture. On a une très belle histoire. Et on est quand même la plus grande communauté au monde sans État. Malgré ça, on est résistant. Donc, je ne perds pas espoir pour notre communauté.
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