Il était toujours présent mais jamais remarqué. Le petit page s’était caché dans la salle du trône déserte. Les rayons du soleil formaient sur l’estrade un halo doré, comme une bénédiction divine. Le grand, le terrible trône. Celui sur lequel le Roi décidait de tout, même de la vie de ses sujets. L’enfant, sachant le souverain parti pour d’autres affaires dans le palais, sauta sur l’estrade en deux trois bonds. Il s’assit sur le trône, sentant la chaleur des rayons de lumières sur sa peau. Là, assis, les jambes croisées, les yeux mi-clos, il se sentait le maître du monde. En proie à des dévorations intérieures, il se remémorait tous les secrets dont il avait été témoin, lui, le petit gringalet dont personne ne se souciait. Perdu dans ses pensées, il se souvenait de tous ces petits instants où il n’aurait pas dû être là. Un soir de pleine lune lorsqu’il errait dans les sous-terrains du château et qu’il avait entendu les murmures de deux prisonniers politiques qui fomentaient un plan d’échappatoire. Un rendez-vous galant donné au pied de la statue du Roi, dans le jardin, entre la Reine et son amant. Des bourgeois dans une taverne qui essayaient d’éponger leurs dettes en pariant et qui en sortant de ce lieu, complètement saoul, parlaient d’exil et de tout recommencer. L’enfant avait été le témoin de leur ruine. Les rêveries du petit page furent interrompues lorsqu’il entendit des pas dans le couloir. Il bondit et se cacha derrière un meuble. Le roi entra et s’assit sur son trône, suivit d’un messager qui portait une lettre. Le garçon, dans l’ombre, observa la scène. Le monarque, de son regard de glace, observait le messager qui lui faisait des courbettes et lui parlait du beau temps, des jolies fleurs des jardins, de cet arbre, ce peuplier centenaire qui rendait le tout majestueux. Son discours s’égara, il suait à grosses gouttes lorsqu’il commença à parler de la « magnificence des écluses du royaume ». Le Roi finit par le couper sèchement. « Donnez-moi cette lettre ou je vous fais couper la tête. » Le messager tendit la lettre, d’une main tremblante. Le souverain l’ouvrit et commença à la lire, le messager commençait déjà à reculer vers la porte, son échappatoire. Il savait que la colère que provoquerait cette lettre éclaterait sur lui, le simple porteur de la mauvaise nouvelle. Le roi tendit une main lui signifiant de rester où il était et le messager s’arrêta net. Le petit page regardait la scène, toujours caché, retenant sa respiration. Il observait la silhouette du roi, qu’il voyait de trois quarts. Ses traits étaient fins, presque féminins, mais marqués. C’était un bel homme, une figure androgyne mêlant finesse et dureté, une dureté non dans son apparence mais dans son attitude. Ses yeux étaient toujours à l’affût, son regard froid, indifférent avec une lueur de méchanceté et de brutalité qui tranchait avec la beauté de son visage. Au fur et à mesure de sa lecture, ses traits se durcirent et ses joues rougirent. « Comment ? » sa voix tonna dans la salle silencieuse. Le messager sursauta, surpris. Le Roi s’était levé et l’avait empoigné par le col. « Qui t’a donné cette lettre ? Le lâche ne l’a même pas signé ! » Le messager tout tremblant bredouillait des mots incohérents. Il ne voulait pas dénoncer, mais il n’était pas un héros, et sous la peur il avoua presque immédiatement le nom. « Le marquis de Lamare ? Oh le misérable. » Le roi rejeta violemment le messager qui s’enfuit sans demander son reste. Le monarque sortit, furieux, la main sur le pommeau de son épée, laissant la lettre par terre. Lorsque la porte claqua, l’enfant, qui était resté caché tout du long sortit de son trou et ramassa la lettre. Il la lut et ne put retenir un petit rire. Décidément, Éros semait la discorde sur terre. Que d’agitation pour un adultère ! Il quitta la salle laissant la lettre derrière lui ; elle avait diffusé un doux parfum de scandale dans tout le palais. Ah ça, il ne comprendrait jamais ces adultes.