Darren Tulett : "Dans ma jeunesse, tout mon argent partait dans les matchs de foot"
Darren Tullet nous reçoit dans le hall de la chaîne bein Sport, vêtu de son costard cintré gris. Finies les tenues bariolées à la mode hippie, le journaliste british, qui soufflera sa cinquantième bougie en juin, est passé en version mod : plus soft, plus classe, aussi. Il porte beau. L’homme qui voulait faire du journalisme politique évoque ses premiers émois footballistiques, au milieu du kop de Brighton, les manifs contre l'ancienne première ministre anglaise Margaret Thatcher et une paire de chaussures offertes par le rocker anglais Miles Kane.
Question classique : le football, vous le rencontrez comment ?
J’habitais près de Brighton, dans le sud de l’Angleterre. L’équipe évoluait alors en troisième division... Mon père m’emmenait au stade. On allait dans les tribunes populaires, le kop, derrière les buts. Il venait avec une grosse caisse de bière, pour que je m’asseye dessus, au milieu des gens debout. À l’époque, tu entrais dans un stade avec n’importe quoi. Avant les matchs, tu n’avais pas de vidéos ni de majorettes, même pas de musique. Donc tout le monde chantait dans le stade. Et tu venais une heure avant le match, pour voir ça, pour vivre ça. Vous avez des souvenirs marquants de supporter de Brighton ? Plus tard, entre 1979 et 1983, le club accède à la première division. Cela dit, tu ne peux pas te contenter de supporter un club de troisième division. T’as envie de te choisir un club parmi les gros, pour en parler à l’école. À l’époque bien sûr, il n’y avait pas encore Sky TV pour diffuser tous les matchs, et forcément, tu optais pour le club du moment. En 1971, j'avais six ans, Arsenal était champion, donc je suis devenu supporter d’Arsenal. Comme mon père : il était devenu supporter de Burnley après que le club fut devenu champion en 1960. C’était un club du nord, du Lancashire, il n’y avait jamais foutu les pieds, et il en était devenu le supporter. Je ne le vois plus aujourd’hui, mais je suis sûr qu’il les supporte encore, ce con !
Arsenal est toujours dans votre cœur ?
Oui. Les gens qui critiquent le club aujourd’hui exagèrent. On ne décroche pas de titres, mais on reste dans les quatre premiers, nous avons des stars internationales. On oublie un peu vite les phases difficiles par lesquelles Arsenal est passé. Même avec George Graham, le jeu n’était pas fameux. Nous avons décroché deux titres, en 1989 et 1991, et une coupe des coupes en 1994 face à Parme. Avec un but d’Alan Smith. Plus tard, dans ma carrière, j’ai pu le rencontrer. C’était un sentiment incroyable de lui parler, c’est un héros pour moi. Mais c’était quand même l’époque du « Boring Arsenal ». On gagnait tous les matchs 1-0. On disait le « one-nul Arsenal » (« one-nul » signifie « un à zéro », ndlr) !
Comment un jeune anglais fan de foot comme vous a vécu le drame de Heysel (trente neuf morts dans le stade Bruxellois suite à des incidents provoqués par les supporters de Liverpool, le 29 Mai 1985, le soir de la finale de C1 Juventus – Liverpool) ?
J’ai bien connu cette période de violences. Je l’ai vue arriver, cela existait dans beaucoup de stades. Y compris à Brighton. J’ai été témoin de graves bagarres. Moi, je n’étais pas bagarreur, mais je me suis retrouvé dans des situations terribles, obligé de me battre, pour me défendre. Le grand rival du club, c’était Crystal Palace. Je me souviens d’une fois où je me suis retrouvé encerclé, comme pris en otage dans un wagon de train, par des supporters de Palace. Quand tu vis ça à 13 ou 14 ans, pour du football, c’est terrible. Mais, il faut aussi replacer les choses dans leur contexte. Margaret Thatcher n’avait rien compris à ce qui se passait. Elle n’a jamais rien compris à ce qui avait trait au football, elle ne s’est d’ailleurs jamais intéressée à ce que vivaient les classes populaires. À l’époque, la société anglaise explosait. Il y avait un besoin de changer, d’exploser la vieille Angleterre. On a eu une grève de mineurs qui a duré un an, le conflit irlandais, tout un contexte.
Le football anglais a fini par changer, malgré tout.
Oui. On a pris des mesures qui devaient être prises. On a changé les stades, supprimé les kop debout. C’était nécessaire, mais ça a contribué à éloigner le football des classes populaires : avec l’explosion des droits TV, les gens ne peuvent plus aller au stade. Prsonne ne peut se payer un abonnement annuel à l’Emirates à 3000 euros. Moi dans ma jeunesse, je devais déjà multiplier les petits boulots. Je livrais les journaux, les bouteilles de lait avec le milkman. Puis tout mon argent passait dans les matchs de foot.
En interview, Olivier Giroud racontait d'ailleurs que les supporters d’Arsenal sont plus bruyants à l’extérieur !
Oui, les gens ont plus de facilités à aller supporter leur équipe en déplacement chez les plus petits clubs : c’est moins cher. Et quand tu es à l’extérieur, tu chantes toujours plus fort. Tu as fait le déplacement en car, avec tes copains. Alors dans les tribunes, tu donnes tout. Tu entends effectivement ce chant : « You’re supposed to be at home » (« Vous êtes censés être à domicile », ndlr). Les tribunes visiteurs sont toujours pleines. En France, souvent, tu vois douze supporters qui ont fait le déplacement. C’est inimaginable en Angleterre.
Qu’en est-il de cette légende vous concernant comme quoi vous seriez venus à Paris suite à une promesse d’ivrogne un soir de cuite ?
Oui, effectivement, c’est une décision qu’on a prise un soir de cuite. On se retrouvait pour une soirée de fin d’études de Sciences Po, à Manchester. Moi, j’avais d’ailleurs déjà arrêté avant la fin de l’année, mais j’avais rejoint les potes pour cette dernière fête. Et en fin de soirée, mon pote, qui avait déjà vécu en France, m’a fait promettre qu’on irait vivre à Paris. Moi, le lendemain, quand il me demande si ça tient toujours, je ne me souviens plus de quoi il parle ! Mais j’ai dit oui. On a ensuite travaillé plusieurs mois comme barmen dans des boîtes de nuit pour financer notre voyage.
Pourquoi étiez-vous à Sciences Po ?
À un moment, j’avais envisagé de m’orienter vers le journalisme politique. J’étais passionné par la politique. C’était une époque très mouvementée en Angleterre : Thatcher, l’Irlande, les Malouines ensuite… Toutes les semaines, on montait manifester à Londres. C’était genre : c’est quoi cette semaine ? L’apartheid, Ok, on y va. Mais j’aimais trop le sport pour ne pas travailler dedans. J’avais choisi Manchester, parce qu’il y avait deux clubs de haut niveau. À l’époque, la télé n’avait pas obligé la Ligue à étaler la journée de championnat sur quatre jours. Donc tu ne pouvais voir qu’un match. À Manchester, je pouvais aller voir City une semaine, et United la suivante. Enfin, la fac, de toute façon, même les autres ne savaient pas ce qu’ils y foutaient. C’était avant tout un prétexte pour passer trois ans sans rien foutre!
Paris, ça c’est passé comment ?
J’avais voulu me faire embaucher au McDonalds Boulevard de Clichy, j’avais déjà bossé à McDo en Angleterre, mais ils ne m’ont pas pris parce que je ne parlais pas français. Pourtant, pour faire cuire des frites et des steaks… Bon, et en marchant sur ce même boulevard, on tombe sur le siège d’un organisme de formation professionnelle international. Ils cherchaient des profs d’anglais. Il fallait parler parfaitement la langue et avoir de l’expérience. On a menti sur le second volet, visiblement, ils n’étaient pas très regardants, on a eu droit à une petite formation rapide et c'était parti. Le truc, c’est que quand on nous a affectés, on n’a pas trouvé le lieu sur la carte. On avait compris que Paris était divisé en 20 arrondissements, mais on ne trouvait pas. En fait, on était à Évry. Tous les matins, on prenait le RER, désert, alors que les trains qui montaient vers Paris étaient tous blindés. J’ai rencontré ma femme en France, et au bout de six ans nous avons décidé de rentrer.
C’est là que vous vous êtes dirigés directement vers le journalisme ?
Ma femme a trouvé du boulot en six jours, moi j’ai mis six mois ! Je suis entré à Bloomberg après un entretien inattendu. J’étais tombé sur une annonce dans la presse : on recherchait des gens passionnés de sport, capable de parler une langue étrangère – qui n’est pas évident à trouver en Angleterre – et avec une expérience dans la presse. J’avais deux sur trois, ça se tentait. Je suis passé à mon agence pour l’emploi, et ma conseillère m’a aidé à confectionner un CV complètement bidonné. Ma candidature a été retenue avec 150 autres, et j’étais convoqué pour un entretien de dix minutes. Je me suis retrouvé face à un type qui devait tester mon français, mes connaissances sportives et mon expérience. Et à sa carrure, à la façon de me questionner sur un match de rugby, je vois que le type doit jouer et que c’est un passionné. Je fais durer le débat, je sympathise. Je lui dis : « ah, oui, j’étais à Twickenham, alors que j’avais juste vu le match à la télé ». Le mec se fait chier toute la journée à poser les mêmes questions, donc on discute, et à la fin, il se rend compte qu’il n’a plus le temps pour m’interroger sur mes expériences. J’ai finalement eu le job.
Darren Tulett, l'interview par myFoot... par coachmyfoot
Et alors, Bloomberg ?
Génial. Le bureau sport se développait, au début on était trois, j’étais le numéro trois, et puis à la fin, on était dix dans le service, j’ai pu prendre du grade plus vite que dans n’importe quel média. On ne faisait pas beaucoup de déplacements, mais on allait sur les grands événements à Londres et ailleurs. J’ai couvert la finale de Ligue des Champions en 1997 à Munich. Et c’était une école incroyable, une école de rigueur. Chez Bloomberg, tu n’écris rien sans que ce soit vérifié plusieurs fois et validé. Comment s’opère le retour en France ? Un jour, ma copine arrête la pilule à 9 heures, et à 11 heures elle tombe enceinte. Et quand nous avons visité l’hôpital où elle devait accoucher, elle m'a dit « non, c’est pas possible ». Donc on décide de revenir en France. On était fin 1996, il y avait la coupe du monde dix huit mois plus tard, j’ai proposé à Bloomberg d’ouvrir un bureau à Paris, pour préparer le mondial et couvrir tous les événements locaux : Roland Garros, le tournoi des VI nations… Mon chef trouvait que c’était trop tôt, qu’il voulait bien mais seulement à six mois de la coupe du monde. Ma femme ne pouvant faire durer sa grossesse un an, je suis passé par-dessus lui, je suis allé voir le big boss, un financier pas trop au fait du journalisme sportif, mais j’ai su le convaincre. Je me suis retrouvé à Paris, et pareil, je ne couvrais que les gros événements.
Et petit à petit, vous allez devenir l’emblème du journaliste british en France…
Je suis d’abord intervenu sur Europe 1. Je n’avais pas besoin d’en rajouter dans la caricature, j’avais un accent à couper au couteau. Et puis par relation, Hervé Mathoux, qui souhaitait faire l’Equipe du Dimanche, sur le modèle de l'émission Union Libre de Christine Bravo avec Nikos Aliagas notamment, avec un chroniqueur par pays, m’a recruté. Alors, c’est vrai qu’au début j’avais un look incroyable. Mais je m’habillais comme ça tous les jours, c’étaient mes vraies fringues. Je me suis éloigné de ça, car je ne voulais pas tomber dans la caricature, et rester cantonné dans le stéréotype. Je pense à Laurent Paganelli, qui reste dans le rôle du type rigolo alors qu’il est bien sûr capable d’autres choses. Enfin tout va bien pour lui, tant mieux, je l’aime bien, pas de soucis. Et puis j’ai vieilli, je me suis mis moi-même à m’habiller autrement. J’ai aujourd’hui un look mod qui me va bien.
Comment s'est opéré votre départ de Canal + pour bein Sport ?
Moi je cherchais déjà à partir. J’étais bien à Canal, mais je n’avais plus de marge de progression. Il aurait fallu que je prenne la place d’Hervé ! J’avais des touches à l’étranger, ce qui aurait été pas mal, car c’est tout de même une frustration de ne pas exercer mon métier dans ma langue natale. La proposition de bein Sport est arrivée au bon moment. J’ai gardé plein de potes à Canal, mais après, j’ai quelques anciens camarades qui se permettent parfois certains commentaires, alors que je sais très bien que beaucoup de CV de journalistes de Canal sont arrivés à bein à sa création... Certains se sont servis de ça pour revenir vers Canal et se faire augmenter… Bon, tu me diras, c’est la loi du marché, ça se fait dans toutes les branches.
Avec votre look mod, votre passeport anglais... il faut quand même que l’on parle un peu rock’n’roll !
Moi j’ai été bercé par Radio 1. On écoutait une émission le dimanche, en mangeant le typique rôti anglais, qui retraçait chaque foisune année, genre 1967, 1968 en passant les tubes de l’époque. Mon père était rocker et ma mère était mod. Moi, mes idoles c’était Paul Weller de The Jam, et The Clash. Aujourd’hui mes enfants écoutent les Clash et on écoute Radio 1 ensemble. Cet été, il y a un concert à Londres pour les 50 ans des Who, j’y serai. Je suis allé voir Johnny Marr récemment, les Specials… Quand il y avait un « Album de la Semaine » sur Canal, consacré à un groupe fan de foot, j’y allais. J’ai pu faire une petite interview de Noel Gallagher, discuter avec New Order ! J’ai été invité par Madness à tourner dans leur clip (Un teaser nommé « Darren and the Nutty Boys », ndlr). C’était incroyable, passer la mâtinée à discuter avec eux dans un décor de pub, à plaisanter, jouer la comédie. Et surtout, j’ai rencontré Miles Kane lors de l'émission Lunch Time sur bein. J’ai salopé mes chaussures en tournant avec lui, alors il m’a fait expédier une paire de Jimmy Choo. Depuis c’est devenu mon pote !











