L’acharnée
Ça a commencé par une promenade. Une promenade en plein jour, dans la capitale, avec l’impression d’être sortie d’un long tunnel. Des milliers d’idées en tête, des milliers d’envies, toutes plus faciles les unes que les autres. Et puis il y avait cette vieille amie qui patientait depuis un certain temps, laissée de côté, de qui il fallait se faire pardonner : l’écriture. Et ça, c’était la vraie difficulté. Celle qu’on n’avait pas le droit d’éviter.
Sortie d’un long silence studieux, d’un cerveau occupé à autre chose, à accumuler des connaissances temporaires, une aisance du parler, une capacité à synthétiser, synthétiser, et encore synthétiser. Employer un style brumeux, pour des pages et des pages d’analyses qui ne seront lu que par une personne, puis rejetées au fond d’une poubelle. Des heures et des heures de prises, en retenant sa respiration, le coeur au bord des lèvres, pendant des mois, et des mois.
Sortir d’un long tunnel, avec des ailes de vitalité, le cerveau engourdi, et se demander ce qui pouvait justifier le retour. Retour dans ce café, le samedi de dix heures à treize heures, avec trop peu de batterie dans l’ordinateur, le carnet noir à couverture rigide posé à côté comme un rappel, les visages connus qu’on a peur d’aborder à nouveau, oui, j’ai disparue, je ne suis pas celle que je voudrais être, celle qui revient assidûment, à l’heure, chaque semaine, et qui s’acharne, qui s’acharne jusqu’à le finir ce livre, mais quel livre ? Revenir. S’acharner en revenant. S’attaquer au supplice de ne pas savoir, de rester bloquer devant sa page raturée, souffrir de son inconsistance, mais se donner cette chance d’écrire. Revenir. Ne jamais repartir.
La voix est tellement loin maintenant. C’est tellement dur de reprendre le fil de la conversation. 13 ans d’écriture pourtant qui balancent dans mon coeur. Les mots toujours aussi énigmatiques, et la difficulté de les aligner, de tracer les lettres, toujours aussi présente. Parfois je me sens intimidée, pas vraiment capable de grand chose, avec rien à dire, absolument rien. Revenir à ce sentiment de vague imposture, de vague culpabilité, je me retrouve huit ans en arrière, à combattre pour ma légitimité, à porter comme une honte mon activité d’écrivain. Un secret bien gardé dans la pénombre de ma chambre, derrière l’écran, et les quelques dizaines de gens qui me lisaient. Ils sont devenus plus de mille. C’est avec patience que l’alignement des phrases finit par créer un lien profond avec ceux qui vous lisent.
Au fond, rien n’a son pareil que l’écriture. Rien n’a son pareil que cette communion avec soi, que cette capacité à faire surgir dans le faisceau de la beauté et de la poésie, la part intime de ce que l’on voudrait exprimer si fort, aux oreilles de tous.
Au bout du silence vaincu, les mots se rappellent à vous, s’inventent un peu sur l’oreiller, au moment où le sommeil vous noie, s’inventent au détour d’une rue, quand la poésie soudain fait surgir son règne. Mais les idées et les projets ont fondu. Ils ont perdu leur place dans votre esprit, et l’on est désemparé devant la page blanche. Mal équipé. On se demande ce qu’on avait voulu dire à ce moment-là, et ce qu’on pourrait dire maintenant. Mais se donner sa chance, s’offrir le temps d’une dérive, ouvrir un espace dans l’imaginaire qui peut-être enfin débouchera sur le miracle.
S’offrir à nouveau ces parenthèses dans la nuit, cette énergie qui vous fait vous lever soudainement pour accrocher cette phrase, ce texte, avant qu’il ne s’amuïsse dans les méandres de l’obscurité. Croire, croire un instant qu’on ne s’était pas trompé, qu’on ne faisait pas ça en vain, depuis tout ce temps, que ce démon, ce voyant, lui, qui nous avait pris à la gorge à 12 ans, n’était pas un mirage. Mon démon je voudrais lui rendre hommage. Je lui dédie cet acharnement.



















