Publié sur El Watan week-end 11 janvier 2019
En ce début d’année 2019, nous avons eu l’idée, avec un ami, de visiter le village de Zemoura, surnommé «la ville de la montagne dominante», une forteresse perchée dans les montagnes des Bibans culminant à 1200 m au nord-est de la wilaya de Bordj Bou Arreridj.
Sa population berbère, composée de descendants des Hammadites, peuple la région depuis le XIe siècle. Le village a été construit avec de la pierre taillée et des tuiles rouges typiques de la région, le résultat est très plaisant pour les yeux et l’esprit.
Une cohérence reposante, en plus de l’air frais et de l’eau claire jaillissant de multiples fontaines. La population de la région est conservatrice et très portée sur la sauvegarde des traditions, des valeurs de solidarité, d’entraide et d’apprentissage du Coran.
Le Coran est depuis des siècles le cœur battant de Zemoura. Filles et garçons vont encore aux zaouïas du village (il y a 26 zaouïas à Zemoura) pour apprendre le texte sacré. Il y a dans chaque maison au moins quelqu’un qui connaît le Coran par cœur, nous dit-on.
Tous les travaux d’aménagement des routes et ruelles sont financés par des donateurs et réalisés en mode twiza par la population. C’est le cas également de la construction des zaouïas et autres biens communs : fontaines, reboisement, tout comme les aides destinées aux nécessiteux.
Les jours de waâda (authentique moment de ferveur et de communion populaire) sont coorganisés avec les femmes du village, très actives et présentes dans les moments-clés de la vie de la cité. Pour Yennayer qui arrive, elles se préparent déjà à cuisiner toutes sortes de mets et se chargent d’animer la vie des familles de Zemoura.
A la sortie de la mosquée, un homme portant une kechabia, la cinquantaine, se présente à nous. Souriant et affable, il se propose de nous faire le guide gracieusement. Il commence par nous inviter à prendre un café, puis insiste pour nous convier chez lui, à la maison.
Il envisage même des achats en parlant tendrement au téléphone à sa femme, qui va nous préparer le couscous local. Je décline dans un sourire en invoquant la corvée que sa pauvre femme va subir, mais il nous rassure en nous disant avec des yeux pétillants : «Rze9ni rebi b’mra raw3a» (mon épouse est une femme magnifique) me dit-il dans un bel arabe, bien loin des clichés sur la place que revêt la femme dans la société traditionnelle.
Nous déclinons tant bien que mal l’invitation, et il finit par nous accompagner pour visiter la région qui n’a aucun secret pour lui, un fin connaisseur des confréries présentes historiquement dans la région : Rahmania, Chadoulia et Alaouia. Et même s’il est adepte de cette dernière, il n’est guère fanatique d’une quelconque tarika.
D’ailleurs, pour lui, tous les hommes sont ses frères, même ceux qu’on croit sur la marge : «Qui suis-je pour juger qui est bon et qui est mauvais ? Dieu seul le sait !» C’est tellement simple pour lui. Très affecté mais lucide, il nous raconte comment les villageois ont pu résister à la radicalité qui a flambé durant les années 1990, qui furent pénibles et difficiles, selon lui.
Avant de nous séparer, je lui demande son nom. «Kamel Daoud», me dit-il. Mon ami Kamel Daoud est un être aimable et doux, il n’a de haine pour personne, il aime ses semblables, il aime sa femme, il aime ses enfants, il aime ses voisins, il aime son peuple… Nous l’avons vu répondre discrètement aux sollicitations multiples des plus démunis sans les rejeter.
Mon ami Kamel Daoud parle avec respect et compréhension de ceux avec qui il est en désaccord : «Peut-être qu’ils ne savent pas, même le Prophète (saaws) n’a pas pu rallier toute sa famille à son message.»
Mon ami Kamel Daoud a une ouverture d’esprit qui lui permet d’essayer de comprendre ce monde dans sa complexité, sans prétendre détenir une vérité absolue et exclusive, sans donner de leçons, sans nier l’autre ou l’humilier, sans le juger ou le rabaisser.
Mon ami Kamel Daoud est un être lumineux qui rayonne par sa positivité. Il n’existe pas par la polémique, mais par sa profonde sincérité et son honnêteté incommensurable, tout en restant lucide.
Mon ami Kamel Daoud incarne pour de vrai cet humanisme tant faussement galvaudé par ceux qui déclarent des guerres dans le monde, et ceux qui les soutiennent au nom des valeurs de démocratie et de vivre-ensemble.
C’est peut-être une histoire simple, mais il est important de dire qu’il existe des Algériens en paix avec leur culture et leur identité, des Algériens qui, sans s’isoler du monde, résistent aux sirènes de la mondialisation qui uniformise et standardise à tout-va, des Algériens qui ne tombe pas dans le consumérisme béat et résistent aux assauts du capitalisme sauvage dans une simplicité assumée. Ils sont même très nombreux, et il est temps qu’ils soient moins sous-représentés dans le paysage médiatique.
Histoire vraie.
«Bordj Zemoura, la cité de la montagne dominante» (APS)
lien: https://www.elwatan.com/edition/contributions/mon-ami-kamel-daoud-11-01-2019