Depuis quelque temps, en effet, ici et là, par un geste et selon des motifs profondément nécessaire, dont il serait plus facile de dénoncer la dégradation que de déceler l’origine, on disait « langage » pour action, mouvement, pensée, réflexion, conscience, inconscience, expérience, affectivité, etc. On tend maintenant à dire « écriture » pour cela et pour autre chose : pour désigner non seulement les gestes physiques de l’inscription littérale, pictographique ou idéographique, mais aussi la totalité de ce qui la rend possible ; puis aussi, au-delà de la face signifiante, la face signifiée elle-même ; par là, tout ce qui peut donner lieu à une inscription en général, qu’elle soit ou non littérale et même si ce qu’elle distribue dans l’espace est étranger à l’ordre de la voix : cinématographie, chorégraphie, certes, mais aussi « écriture » picturale, musicale, sculpturale, etc. On pourrait aussi parler d’écriture athlétique et plus sûrement encore, si l’on songe aux techniques qui gouvernent aujourd’hui ces domaines, d’écriture militaire ou politique. Tout cela pour décrire non seulement le système de notation s’attachant secondairement à ces activités mais l’essence et le contenu de ces activités elles-mêmes. C’est aussi en ce sens que le biologiste parle aujourd’hui d’écriture et de pro-gramme à propos des processus les plus élémentaires de l’information dans la cellule vivante. Enfin, qu’il ait ou non des limites essentielles, tout le champ couvert par le programme cybernétique sera champ d’écriture. A supposer que la théorie de la cybernétique puisse déloger en elle tous les concepts métaphysiques — et jusqu’à ceux d’âme, de vie, de valeur, de choix, de mémoire — qui servaient naguère à opposer la machine à l’homme* elle devra conserver, jusqu’à ce que son appartenance historico-métaphysique se dénonce aussi, la notion d’écriture, de trace, de gramme ou de graphème.
Jacques Derrida, De la grammatologie, Les éditions de minuit, Paris, 1967, p. 18-19.
*On sait que Weiner, par exemple, tout en abandonnant à la « sémantique », l’opposition jugé par lui trop grossière et trop générale entre le vivant et le non-vivant, etc., continue néanmoins à se servir d’expression comme « organes des sens », « organes moteurs », etc., pour qualifier des parties de la machine.