Psychologie positive et écologie, Enquête sur notre relation émotionnelle à la nature, Lisa Garnier
«… nous dépendons autant des arbres pour respirer que pour activer en nous des sentiments humains qui tendent à notre bien-être et à notre santé. »
Confinée à Paris, les arbres me manquent un peu. Alors j’ai plongé dans cet essai de Lisa Garnier, un des derniers livres que j’ai achetés avant le confinement.
Dense, fourmillant d’études menées par des chercheurs du monde entier et décloisonnant les disciplines, c’est un essai généreux. Il permet à son lecteur de se promener dans la forêt de liens qu’il créé, et de recueillir les fruits, fleurs et références qui aiguillonnent sa curiosité, tout en étant immergé dans un univers de significations encore en clair-obscur où d’autres richesses se font pressentir.
Il partage son émerveillement pour des passerelles oubliées et à redécouvrir, des espaces immenses ou des ailes de libellules, l’alphabet et la forêt.
Je vous propose ici une cueillette de lecture, qui répond à mes musarderies actuelles ; et sachez qu’il recèle bien d’autres trésors si vous vous y aventurez à votre tour.
Les mots de l’émotion en voie de disparition ?
« En analysant les ouvrages de 250 auteurs (42 800 volumes datant de 1625 à 1943) et du Google Books Corpus (307 527 volumes publiés entre 1900 et 2000), (les chercheurs Oliver Morin et Alberto Acerbi) ont mis en évidence un effondrement de l’utilisation des mots décrivant les émotions. »
Ayant éliminé d’autres facteurs possibles, les chercheurs constatent que cette baisse est concomitante à l’urbanisation croissante des populations « et à ce qu’ils appellent l’augmentation des interactions impersonnelles. »
« Les désordres psychiques liés à l’humeur seraient 40% plus élevés en ville qu’à la campagne. On y dénombre aussi près de 21% plus d’anxieux.» 1.
Par ailleurs, notre amygdale - la zone du cerveau qui nous avertit du danger - serait plus stimulée chez les habitants des agglomérations ; et à l’inverse, notre circuit de récompense, moins actifs que celui des habitants des campagnes.
« En 2018, les bienfaits psychiques et physiologiques de nos relations avec les animaux sont démontrés 2 (…). L’un de ses moteurs est une hormone : l’ocytocine. Hormone de l’attachement, de l’amour et de la confiance, elle est présente chez la plupart des vertébrés et l’ensemble des mammifères. »
Et on la produit particulièrement avec nos animaux : « Or il s’avère qu’un maître caressant son chien produit de l’ocytocine, comme s’il avait son propre enfant dans les bras. Et que le chien aussi ! Lorsqu’il regarde longuement son maître ou sa maîtresse dans les yeux, son taux d’ocytocyne augmente de 30%. 3»
Mon royaume pour une fenêtre avec vue
Dans les années 80, Roger Ulrich, urbaniste et architecte « se demandait si le beau agit sur notre bien-être émotionnel. »
Pour le tester, il a « collecté le taux de prise de médicaments, le temps de guérison et le nombre de complications post-chirurgicales chez des patients de même âge, ayant subi la même opération d’un hôpital de Pennsylvanie aux Etats-Unis entre 1972 et 1981. »
Toutes choses égales par ailleurs, la moitié des patients était dans une chambre donnant sur le mur de briques de l’hôpital, l’autre dans une chambre donnant sur la couronne des arbres. Réparties de part et d’autres d’un même couloir.
« Les résultats ont été spectaculaires. Ils ‘est révélé que, deux jours après leur opération, les patients dans les chambres « vertes » ingurgitaient en moyenne deux fois moins d’analgésiques puissants. » Ils demandaient moins de soutien psychologique. Enfin, ils sortaient en moyenne un jour plus tôt. 4
Or, Roger Ulrich avait été à bonne école ; celle des époux Kaplan.
« Rachel Kaplan, pionnière avec son mari Stephen Kaplan dans l’étude du rôle de la nature sur l’apaisement de la vie frénétique de notre cerveau. » 5 Leur théorie de la restauration de l’attention se base sur le fait que « notre capacité à diriger notre attention diminue. »
Pour récupérer de notre fatigue de l’attention, nous avons besoin de rencontrer dans notre environnement quatre sensations :
le sentiment d’être loin, « loin de l’activité mentale qui requiert de l’attention comme les pensées que l’on rumine par exemple. »
La seconde est d’être fasciné. « L’activation de la fascination se fait sans effort dans notre cerveau, c’est involontaire. »
La troisième « est un sentiment d’étendue, une connexion d’envergure qui engage l’esprit. »
La quatrième ‘est « la compatibilité entre nos objectifs et l’environnement. »
De son côté, la chercheuse Nancy Wells a suivi des enfants défavorisés à un an d’écart entre deux déménagements. Ceux qui sont passés d’un environnement avec très peu de verdure à un site plus vert, toutes choses égales par ailleurs, ont fait le plus de progrès dans les tests d’attention.
« Tout comme la présence physique des arbres, les sons naturels augmentent notre tolérance vis-à-vis de nos congénères et nous aident à nous sentir en liberté avec une impression de solitude. » p. 116
L’awe, c’est cette émotion indescriptible de quelque chose qui nous dépasse ; à laquelle on est reliés mais qui est plus grand que nous. Des chercheurs, philosophes et sociologues ont largement étudié cette émotion. « Dans 80% des cas, l’awe se rapport à des événements vécus positifs, liés à une personne en particulier (46%) et à la nature (32%) 7. Mais plusieurs singularités la différencient des autres émotions. La première est que lorsque nous l’exprimons, nous ne sourions pas. Nous sommes au contraire dans un état d’hébétude, bouche et yeux grands ouverts, sourcils relevés, ce qui, pour les chercheurs, lui confier un rôle différent des autres émotions qui nous permettent de communiquer avec nos congénères. Là, ce serait plutôt une façon de nous affilier aux autres face à un phénomène qui nous dépasse, comme la découverte commune d’un panorama splendide.
« Et concrètement, (…) l’awe à ce pouvoir de rendre plus généreux vis-à-vis des autres. Elle est pro-sociale. Elle rend aussi plus humble. 8 Et c’est pourquoi cette émotion est supposée permettre une vie collective où l’intérêt personnel passe après celui du groupe. » p.153
Ecologue et naturaliste, Lisa Garnier s’intéresse à la transversalité des recherches sur la biodiversité et à leur diffusion. Tour à tour écrivaine et conseillère scientifique, elle a à coeur de partager son émerveillement pour l’ensemble du vivant. Du ministère de l’Ecologie au Muséum national d’histoire naturelle, elle s’implique désormais dans une grande structure industrielle pour prendre toujours plus en compte la diversité de la vie sauvage.
1 J.Peen., R.A. Schoevers, A.T. Beekrman et J. Dekker, « The current status of urban-rural differences in psychiatric disorders », Acta Psychiatrica Scandinavica, vol. CXXI, n°2, 2010, p.84-93.
2 Aubrey H. Fine et Shawna J. Weaver, « The human-animal bond and animal-assisted intervention », in Matilda Van den Bosch, William Bird (dir), Oxford Textbook of Nature and Public Health: The Role of Nature in Improving the Health of a Population, Oxford University Press, 2018.
3 Miho Nagasawa, Shouhei Mitsui, Shiori En, Nobuyo Ohtani, Mitsuaki Ohta, Yasuo Sakuma, Tatsushi Onaka, Kazutaka Mogi et Takefumi Kikusui « Social evolution oxytocin-gaze positive loop and the coevolution of human-dog bonds », Science, vol. CCCXLVIII, n°6232, 17 avril 2015, p.333-336
4 Roger S. Ulrich, « View through a window may influence recovery from surgery », science, vol CCXXIV, n° 4647, 27 avril 1984, p.420-421.
5 Rachel Kaplan, « The nature of the view from home: psychological benefits », Environment & Behavior, vol. XXXIII, n°4, 2001. // Rachel Kaplan et Stephen Kaplan, The Experience of Nature. A psychological perspective, Cambridge University Press, 1989.
6 Nancy M. Wells, « At home with nature. Effects of « greenness » on children’s cognitive functioning », Environment and Behavior, vol. XXXII, n°6, 2000, p. 775-795
7 Amie M. Gordon, Jennifer E. Stellar, Craig L. Anderson, Galen D. McNeil, Daniel Loew et Dächer Keltner, « The dark side of the sublime: distinguishing a threat-based variant of awe », Journal of Personality and Social Psychology, vol. CXIII, n°2, 8 décembre 2016, p.310-328 8 Jennifer E. Stellar, Amie Gordo, Craig L. Anderson, Paul K. Piff, Galen D. McNeil et Daher Keltner, « Awe and humility », Journal of Personality and Social Psychology, vol. CXIV, n°2, février 2018, p.258-269