SACHA. Un étui à cigarettes en or
MON PÈRE A LES CHEVEUX LONGS, COMME MOI… Extrait
« C’est quelque chose de très personnel, ce n’est peut-être que ma sensibilité, parce qu’il y avait objectivement beaucoup de dureté à Berlin, il y a toujours des éléments violents là-bas. Mais enfin, chez moi, cela se transformait en douceur, en tendresse. Un sentiment fait de mélancolie, de sensualité, d’observation des gens, qui était très proche de l’idée que je me fais du bonheur… La douceur d’un après-midi à ne rien faire, dans ces beaux cafés rococo un peu déserts où les rêveurs dans mon genre planent, avec quelques verres de Pils ou de Sauvignon…
Love is pure gold and time a thief… Toutes les chanteuses noires modulent le standard de Kurt Weill, et je les aime toutes, parce que je m’en fous. Je m’en fous, que le temps soit un voleur… Je suis amoureux… et je sais que cet amour durera, par-delà la séparation et les années, mêlant sa couleur aux saisons futures, mais pas encore ! Sacha sera là, et bien là, tout à l’heure, j’ai tout le temps. Il sortira son étui à cigarettes en or, son unique possession de luxe… Après m’en avoir offert une, que je déclinerai, il le rangera dans la poche intérieure de son caban, contre sa poitrine, sur son cœur. Je penserai que je suis une de ses cigarettes, prisonnière de son cœur d’or… Quand il enlèvera son manteau, il gardera l’étui au même endroit, dans la poche-poitrine de sa chemise de cuir, et l’étui dessinera un carré supplémentaire, noir dans le carré noir de ses pectoraux. Je ne vais pas en faire une chanson… J’ai déjà la structure mélodique, bien sûr, Kurt Weill… Je ne vais pas faire chanter à Ian qu’il est une cigarette dans un étui, prête à être grillée ! Non, ça va être un petit swing très léger, très joli…
A cigarette out of a golden case
Your sensual mouth I want to caress
When I hear that Kurt Weill song
Your heart’s pure gold and I’m a thief *
J’ai rencontré Sacha au Kants, alors qu’il était de service au bar central, celui qui forme un carré au milieu de l’espace relax, là où l’on reste pour discuter avec ses potes et se regarder les uns les autres. Une ou deux centaines de mecs, presque tous en cuir exclusivement, avec cette attention à la réussite du look qui ne demande pas forcément des investissements faramineux, mais un minimum, et une vraie passion pour ce fétiche. Ce qui fait que, pour chacun de nous là-bas, il se dégageait une excitation délicieuse du seul fait d’être réunis en nombre. Comme beaucoup d’autres clients, j’aimais particulièrement la tranquillité avec laquelle on restait là à se rincer l’œil, à boire son verre, à échanger les nouvelles au milieu de ce climat ultra hot.
À l’étage inférieur, il y avait du sexe. Là, on changeait de planète, on entrait dans la quatrième dimension, à cause de l’obscurité qui rend attentif aux odeurs, cuir, fond de cave, odeur naturelle des hommes… Leur présence, ce sentiment génial de proximité, de nudité qui suffisait souvent à me rendre heureux, même sans participer. L’endroit était très spacieux. Une longue rangée de slings (sorte de relax suspendus, faits d’un soutien en cuir épais, d’étriers pour les pieds, et destinés à offrir son cul…) ; une autre rangée de cabines ; de larges banquettes le long des murs. Décor très nu, murs en béton et skaï noir sur les banquettes. Les couples se formaient, les “équipes”… Sans être toujours très beaux, les mecs étaient sublimés par les vêtements, les accessoires qu’ils portaient. Chaque scène érotique avait les qualités d’un tableau, les actes accomplis étant souvent très précis, avec un côté hiératique imposé par la délicatesse de certaines postures. Jamais d’agressivité dans les contacts, c’est très allemand ça. Si je devais entrer dans le tableau, cela se faisait naturellement, au feeling. Il n’y avait pas d’insistance dans la drague, ce qui était très neuf et très apaisant pour moi, obsessionnel du cul que j’étais, parmi ces gars qui me plaisaient tous tellement et qui m’apprenaient qu’on peut vivre sa fantaisie sexuelle sans en être dévoré, du simple fait de l’assumer, de la pratiquer librement, dans un cadre approprié, avec des règles. J’ai appris cela d’eux, mais pas tout de suite. Au début je faisais des bonds, je courais le samedi soir, à onze heures, pour rejoindre la file des demi-dieux qui attendaient l’ouverture des portes, menottes et matraque à la ceinture, fesses moulées et bombées, luisantes, exhibées et vivantes, bustes d’empereurs romains sous l’armure de leur cuir !
Et donc, il y a eu Sacha dans ma vie… qui réunissait la passion sexuelle et… l’amour, n’est-ce pas ? Cette merveille intégrale de la vie… qui est aussi une belle merde quand la vie commence à déconner par ailleurs, et qu’on n’est pas forcément à la hauteur. Mais nous avons été très heureux. J’ai été très heureux, et lui, c’était un gamin, dix-neuf ans, il était heureux d’être jeune. Il avait un tempérament très positif, très patient, très calme. Un petit garçon courageux et aimant, sous les apparences d’un guerrier, d’un héros de cinéma heroic fantasy. J’ai pris bien soin de lui, quand même.
La merde a commencé quand il est tombé malade. Il y a eu cette période atroce, entièrement captée par la mort. J’ai vu les gens tomber comme des mouches. J’enterrais un copain mort du sida, et en rentrant du cimetière, un message de ma mère sur le répondeur m’annonçait que ma marraine, que j’aimais tendrement, était condamnée. Cancer du foie, aucun espoir. Elle est partie en deux semaines. Quelques jours après, c’était une choriste qui avait tourné avec nous deux ans plus tôt, jeune maman qui quittait la piste après dix-huit mois d’angoisse, de lutte, d’espoir… d’abandon, à la fin. Leucémie. On a perdu Gégé, d’une overdose, à Londres. Mon Gégé… Et ce connard de Ian qui est tombé dedans après ça, je ne comprendrai jamais.
La mort frappait vraiment à la porte plusieurs fois par semaine. Je n’en pouvais plus de la mort, j’en étais plus que lessivé. C’était devenu le décor, une banalité de la douleur et du désespoir. C’est à cette époque que j’ai cessé de supporter les donneurs de leçons. Je ne me suis jamais senti aussi punk que durant cette période. Pas parce que j’étais hérissé au niveau de la coiffure. Punk… ce que j’entends par ce mot ? Le punk, c’est la taie brune dans l’œil bleu de Ian, celui qui a été amoché dans une bagarre, unique défaut dans ce visage parfait. C’est ce qui ne sera jamais en ordre. C’est avoir réalisé tous ses désirs et souffrir encore de tellement manquer. Souffrir de l’être que nous aimons et qui n’est pas là, de l’être qui est là mais qui ne vient pas dans nos bras… C’est ce par quoi notre vie fuit toujours par l’un ou l’autre côté… »
* Une cigarette sortie d’un étui d’or
Ta bouche sensuelle que je veux embrasser
Quand j’entends cette chanson de Kurt Weill
Que tu chantes tout doucement
Ton cœur est d’or pur et je suis un voleur
© Frédéric Le Roux, 2020.