Le Grand Jardin de Coulogne
Moi, le Grand Jardin, j’étais appelé ainsi, par opposition au Petit Jardin qui se trouvait plus près de la maison de mes occupants. Je devais avoir une superficie d’un peu moins de 1400 m2 avant que je ne sois amputé, dans les années 1960, d’une partie qui m’a semblé conséquente mais qui faisait en réalité 238 m2, pour y construire un poulailler.
Une approche de mes souvenirs du Grand Jardin reproduite par Gemini
Il fallait ouvrir une barrière en bois à un seul vantail pour pénétrer dans mon domaine. J’avais une allée centrale, bordée de chaque côté d’arbres fruitiers : pommiers, poiriers, pruniers essentiellement mais j’ai aussi eu un abricotier et des groseilliers. On pouvait également trouver un lilas blanc et un lilas mauve parmi les arbres peuplant mon allée. Tout près de la barrière, il était possible d’admirer un énorme rosier blanc buissonnant et sans épines qui fleurissait une seule fois dans l’année, au mois de mai.
Bouture du rosier buissonnant sans épines devenue grande
En avançant dans l’allée, se trouvait à gauche un pied de pivoines rouges placé entre les groseilliers et à droite un grand parterre de muguet. Par-ci, par-là , de grosses touffes de narcisses ou de jacinthes bleues annonçaient le printemps tandis que les arbres fruitiers se paraient de fleurs blanches ou légèrement rosées et que leurs nouvelles feuilles d’un vert tendre s’épanouissaient. Sans vouloir me vanter, je crois bien que j’étais le plus beau, le plus attirant et le plus odorant au plein cœur du printemps. C’était un vrai ravissement des sens.
La parcelle 239 du cadastre de 1834 est entourée de vert grâce à l'aide de Gemini source Archives Départementales du Pas de Calais
J’apparais sur le cadastre de 1834, dans la section A de la commune de Coulogne et je porte le numéro 239. Je joue déjà le rôle de jardin de la ferme attenante. Sur le cadastre de 1974, je porte le numéro 160 de la section AW et à l’heure actuelle, je suis le AW 244. Je reste toujours à la même place, au lieu-dit La Planche Tournoire, mais au gré des changements de propriétaires et des démembrements, ma numérotation varie.
La parcelle 160 du cadastre de 1974 est entourée de vert grâce à l'aide de Gemini, source Archives Départementales du Pas de Calais
J’ai eu de très nombreux occupants qui ont toujours eu à cœur de me bichonner afin que je leur donne les plus beaux fruits et légumes. Je ne me souviens pas de tous les noms mais pendant plus de cinquante ans, Michel DEQUIDT passait le plus clair de son temps chez moi surtout lorsqu’il a été à la retraite, à partir de 1974. Il est resté sur la ferme pendant plus de cinquante ans, de 1949 jusqu’en 2000.
extrait du recensement de 1946 de Coulogne (source Archives Départementales du Pas de Calais)
J’ai vu, dans le recensement de 1946 de Coulogne que l’occupant précédent s’appelait Cyr WERQUIN. Il y vivait avec son épouse Christine BEVE et leurs trois enfants : Gilbert, Bernard et Geneviève. Il logeait également une ouvrière agricole polonaise Wladislawa KUBISIAK. Ils ont dû arriver peu après leur mariage célébré le 3 décembre 1936 à Wallon-Cappel.
extrait du recensement de 1926 de Coulogne (source Archives Départementales du Pas de Calais)
Sur le site des Archives Départementales du Pas de Calais, il faut attendre 1926 pour trouver un nouveau recensement de la population de Coulogne. C’était alors la famille DEGRYSE qui occupait la ferme de la Planche Tournoire. René DEGRYSE était né en 1878 à Steenvoorde. Il avait épousé Rosa FASQUEL, une jeune fille d’Hames-Boucres, en 1900, et il a occupé un emploi d’ouvrier agricole pendant une dizaine d’années puis il a repris une ferme dans ce village, rue de Hames. Leurs six premiers enfants sont nés à Hames-Boucres : Germaine en 1901, René en 1904, Henri en 1907 et décédé en 1908, Germain en 1913, Lucien en 1915 et Lucienne en 1918. Les DEGRYSE sont arrivés à Coulogne au cours de l’été 1921, année de naissance d’Henri DEGRYSE, leur dernier enfant. Ils hébergeaient également deux ouvriers agricoles, Albert et Gustave ORIENT.
source Généanet
René DEGRYSE a été nommé chevalier du Mérite Agricole le 31 octobre 1936, mais était-il encore sur la ferme de la Planche Tournoire ? Dans ce cas, Cyr WERQUIN aurait pu lui succéder directement.
extrait du recensement de 1911 de Coulogne (source Archives Départementales du Pas de Calais)
Moi le Grand Jardin, j’ai un peu de mal à me rappeler du nom des occupants précédents. D’après le recensement de 1911, ce pourrait être Théodore HENON, né à Saint-Tricat en 1855 qui avait épousé Aimée DUMONT de Pihen lès Guînes. Ils avaient quatre filles et trois garçons : Aimée née en 1880 à Coulogne, Emile né en 1883 à Hames-Boucres qui s’était marié en 1908 et n’habitait plus avec ses parents, Maria née en 1888 à Hames-Boucres, Céline née en 1893 à Coulogne, Théodore né en 1896 à Coulogne, Marthe née en 1898 à Coulogne et Georges né en 1901 à Coulogne.
extrait de la fiche matricule d'Emile Hénon prouvant qu'il demeurait route de Guînes à la Planche Tournoire le 2 juin 1921, source Archives Départementales du Pas de Calais
Emile avait été porté disparu sur le front de Verdun le 24 février 1916. En réalité, il avait été fait prisonnier par les Allemands et il a été rapatrié le 4 décembre 1918. La fiche matricule d’Emile me donne la confirmation que la famille HENON était bien sur la ferme de la Planche Tournoire à la date du 2 juin 1921. Ils sont probablement arrivés sur la ferme entre 1888 et 1893, Maria étant née à Hames-Boucres en 1888 et Céline à Coulogne en 1893.
extrait du recensement de 1891 de Coulogne (source Archives Départementales du Pas de Calais)
Il est même possible de réduire cette fourchette puisqu’en 1891 demeuraient sur la ferme de la Planche Tournoire : Emélie LEFEBVRE, veuve de Jean DUMONT, née vers 1839 et ses deux fils Eustache et Emile DUMONT nés respectivement vers 1863 et 1866.
extrait du recensement de 1886 de Coulogne (source Archives Départementales du Pas de Calais)
Ils ne seront restés que quelques années puisqu’au recensement de 1886, Louis GELLE occupe la ferme avec son épouse Agathe DESSAINT et leur fils Louis né à Hames-Boucres le 10 février 1859 ainsi qu’une employée Agathe DUCROCQ. Le fils, Louis GELLE, qui était aussi cultivateur épousera le 12 novembre 1890 à Coulogne, Marie WAY, née à Guemps le 30 septembre 1863. Ce couple qui a été cafetier au Pont de Coulogne donnera son nom à une rue de Coulogne, la rue GELLE-WAY.
chefs de famille présents sur la ferme de la Planche Tournoire lors des différents recensements de Coulogne mis en ligne sur le site des Archives Départementales du Pas de Calais, frise établie grâce à l'aide de Gemini
Pendant cent quarante ans tous ces hommes et femmes ont biné, sarclé, retourné ma terre. Ils l’ont travaillée par tous les temps, qu’il pleuve, vente ou fasse un soleil de plomb. Ils ont connu des succès et des échecs dans leurs plantations. Ils m’ont fait visiter à leur famille et amis avec de la fierté dans les yeux.
Tous ces cultivateurs étaient locataires des terres. Le propriétaire était la famille LE ROY jusqu’à ce que Thérèse LE ROY vende quelques parcelles dont mon jardin à Michel DEQUIDT et à son épouse Marie-Paule DEHAENE, le 17 février 1975. Ceux-ci avaient acheté les bâtiments de la ferme à leur arrivée à Coulogne en 1949.
Comme je le disais, mon propriétaire a passé beaucoup de temps avec moi. En février, il commençait à bêcher mon terrain. Il faisait tout à la main. Il y a bien longtemps de cela, quand il avait un cheval, il me labourait à la charrue. Il semait à intervalles réguliers de la salade et des haricots verts afin de pouvoir étaler ses récoltes de mai à septembre. Il semait ou plantait beaucoup de légumes variés : navets, céleris, oignons, ail, échalotes, persil, betteraves rouges, choux, choux de Bruxelles, salsifis, carottes, poireaux et bien sûr des pommes de terre qui poussaient bien dans mon terrain sableux. Il y avait la laitue « grosse blonde paresseuse », l’oignon « jaune paille des vertus », le poireau « géant de Carentan », les échalotes « cuisse de poulet ». Mon maître désignait la mâche par le terme de « salade de blé » peut-être parce qu’on la sème après la récolte des blés pour la consommer en hiver et bien sûr les endives étaient des chicons.
Moi, le Grand Jardin, je me trouve sur la droite, recouvert d'arbres (photo prise en 2018)
Quand mon maître a quitté sa maison, à l’aube des années 2000, c’est sa fille qui est entrée en possession de mon terrain. Elle a essayé de cultiver certaines parties mais n’étant pas sur place, les mauvaises herbes prenaient un peu trop facilement le dessus. Je suis resté dans un état à peu près correct pendant quelques années puis des saules marsault ont poussé un peu partout et sont vite devenus très grands. Ensuite, les ronces sont parties à l’assaut des arbres et j’ai été recouvert d’un forêt inhospitalière sauf pour une famille de chevreuils qui venait trouver refuge chez moi et probablement des lapins, lièvres, crapauds, hérissons et des oiseaux.
J’ai aujourd’hui de nouveaux propriétaires et j’apprécie qu’ils me redonnent le lustre que j’avais perdu et fassent en sorte que je retrouve une certaine utilité après une vingtaine d’années de léthargie.












